Lentement, à pas feutrés, on pénètre dans l’univers du palais Mawal. Le jardin au bougainvillier, la pénombre du petit salon, la lampe en laiton des années trente, le cadre nous invite à l’attente, à l’écoute, à une disponibilité que l’écriture sollicite à chaque page. Leonora se confie doucement à notre oreille attentive.
Nous parcourons, admiratifs et curieux, les lettres envoyées jadis par Salim son époux, puis celles évoquant sa passion effrénée pour le réalisateur Yaman. Nous avons droit à ses souvenirs intimes que maintes analepses déploient volontiers, marquant les jalons d’un récit de vie bouleversant.
Leonora l’insurgée nous captive, nous séduit. Son pouvoir relève d’une énergie que l’âge n’a pas su éteindre. Les années italiennes passées au couvent n’ont point érodé sa fougue, son désir de vivre « le plus haut possible ». Elle quitte le Christ pour l’amour de Salim. Elle abandonne son fils et son époux pour vivre pleinement sa relation avec le cinéaste turc Yaman. Dans la force de l’âge, elle affronte patiemment et tendrement les blâmes de son fils Riad dont elle a perdu l’estime. Puis malade et fébrile à 76 ans, elle mène avec détermination sa petite enquête afin de ramener Talal, jusque-là introuvable, à sa mère Angèle, la prostituée dépossédée de son enfant par un proxénète.
Les agissements de Leonora porteraient atteinte au bon sens, aux valeurs en vigueur ? Certes, sa conduite et ses propos frôlent souvent l’extrême, mais c’est en cela qu’elle nous subjugue. Sari et Demi, les deux Philippins réfugiés au palais depuis l’explosion du port le 4 août, s’évertuent à la servir, mais ils demeurent perplexes quant au mode de vie des Mawal. « Ne me dites pas qu’ils sont normaux ces trois-là. Il n’y en a pas un pour sauver l’autre ! » murmure Sari en aparté.
Leonora ne s’en tient pas à ce passé mouvementé : « Même à bout de forces, elle invente encore. » Pour « vivre », elle est capable de « se détruire ». Elle va jusqu’à choisir sa propre mort : « Si la mort est une question d’heures, elle la veut à sa montre. » Elle prend des décisions irrévocables ; la justice sera rendue ici-bas, sur terre et sans délai. Elle se proclame justicière sans recourir à un tribunal et bien avant la pesée des âmes.
Leonora et Salim ne sont point des personnages invraisemblables. Tous deux croient et nous font croire au miracle de l’amour, tous deux, généreux et tolérants, souffrent d’un mal-être dans un Liban qui s’effrite. Tous deux, chacun à sa manière, œuvrent pour la fraternité humaine. Leur fils Riad ne leur ressemble guère. En proie à un fanatisme belliqueux, il songe à prendre les armes pour défendre le Liban de ses rêves. À l’instar de sa génération, il cherche refuge dans un mouvement de masse, dans une entité qui compenserait sa relation familiale perdue.
Zaram le banquier, Messmar et Abou Fahd les hommes de main de Daech guettent, toutes griffes dehors, le moment de s’emparer du territoire et de bâillonner la population. Corruption, cupidité et intégrisme menacent d’éradiquer tout espoir en l’avenir. Il s’agit d’en venir à bout.
La note triste du dénouement ne clôt pas le discours narratif. Une clausule ouverte lui succède au chapitre 23. L’histoire de Leonora a pris fin, mais la narratrice volubile s’offre une finition ciselée. Elle décrit comme on peint la naissance imperturbable de l’aube. Ce retour de l’aube accompagne un autre retour, celui de Salim l’agronome, sur ses terres de Amlieh dans la Békaa. Le Liban et ses souffrances, omniprésents dans maintes séquences narratives, reviennent en force dans cette clausule où la plaine s’étend à perte de vue sous le regard résilient du personnage. Salim fatigué respire « d’avoir oublié d’être » ;
« Le paysage le porte comme une barque géante à travers le flot continu des champs. Il fait partie désormais de ces vignobles rutilants, de ces étendues cultivées réparties en tranchées de verts et de bruns ourlés de jaunes » (p. 217). Il n’y a plus rien à faire, Riad lèvera l’hypothèque du palais, et lui s’en remet au cycle des saisons. Il délègue aux printemps la mission de régénérer le monde et le territoire. « La région a brûlé… elle revivra comme une forêt, d’elle-même. »
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