La devanture de la galerie Nour Ballouk à Nabatiyé. Photo DR
« J’ai eu la chance de recevoir l’enseignement de grands artistes tels que Ali Chams, Fatima el-Hajj, Mohammad Rawass, Jamil Molaeb et d’autres. Celui qui a eu le plus d’impact sur mon travail a cependant été Rawass. Il m’a appris l’art de la composition, montré la manière de voir l’art en toute chose et trouver ma propre voie », nous confie d’emblée Nour Ballouk. « J’ai appris la couleur avec Fatima el-Hajj… Chaque maître avait quelque chose à donner et le donnait avec générosité », poursuit-elle.
« Le plus important est de ne jamais s’arrêter », dit celle qui ne voit la vie, jusque dans ses angles les plus humbles, qu’à travers le filtre de l’art. La nature, un film regardé avec des amis, tout irrigue la matière des toiles qu’elle recouvre avec jubilation. Mais l’impact de l’actualité a aussi son importance pour cette enfant du Sud libanais, née à Nabatiyé, dont l’art exprime souvent l’engagement pour la paix, les femmes, les libertés individuelles.
Des « petites peintures » aux cimaises de la galerie Nour Ballouk au Liban-Sud. Photo DR
La lumière du Sud
Le fait de naître et grandir dans ce Sud libanais exposé aux vents mauvais des guerres et constamment négligé par le pouvoir central a-t-il donné lieu à une communauté artistique singulière ? Les artistes du Sud ont-ils quelque chose en commun ? « Les villages du Sud ont le même charme que tous les villages du Liban profond. Même nature, même qualité de silence. C’est peut-être la lumière qui est différente, plus vive. Les peintres du Sud sont extrêmement divers en termes de style, de Hussein Madi à Darwish Chamaa, Ayman Baalbaki, Adel Kodeih, Ali Chams, Fatima el-Hajj. Mais quand on y pense, les peintres du Sud ont en commun une palette particulièrement vibrante », souligne Nour Ballouk.
Un rêve pas si naïf
Sur son idée de créer une galerie d’art à Nabatiyé, elle confie que dès son année de diplôme, elle a rêvé de transformer en musée un vieux palais de la ville, en vue de collecter les fonds nécessaires à sa restauration. « C’étaient probablement des rêves naïfs », souligne l’artiste, qui se résigne à ajourner ce projet un peu utopique. Le temps passe et cette passionnée de musées et d’expositions, qui n’hésite jamais à faire deux heures de route pour faire le tour des événements artistiques de Beyrouth et qui, en voyage, écume tous les lieux d’exposition, devient maman et doit ralentir le rythme. À part quelques ateliers d’artiste qu’on peut parfois visiter sur rendez-vous, il n’existe aucune galerie d’art au Liban-Sud. « Je me suis réveillée en pleine nuit en me disant “c’est moi qui vais la faire, cette galerie, quitte à ce qu’elle serve au moins de centre culturel !” » affirme l’artiste qui se met aussitôt en quête, à Nabatiyé, d’espaces à louer pouvant faire office de galerie. Un mois plus tard, elle trouve sa perle rare et le chantier est lancé.
Les vernissages attirent un public hétéroclite intéressé par l’art moderne. Photo DR
Une galerie, parce que « la vie continue »
À peine prête, avec son enseigne portant le logo éponyme de Nour Ballouk, la galerie subit l’impact de la guerre de Gaza. L’artiste, désormais doublée d’une curatrice, ajourne l’inauguration mais finit par se décider à ouvrir, au seuil de 2024, parce que « la vie continue », ce lieu improbable dans un contexte improbable. « Les peintres, bien avant le public, m’ont traitée de folle. Ils me demandaient sur quoi je comptais, sachant que le public n’était pas familier des galeries d’art. Je répondais que les temps ont changé et qu’il fallait bien un début, et que j’étais prête à assumer la folie de le faire », raconte-t-elle.
« La petite peinture » est le titre de la quatrième exposition proposée à la galerie Nour Ballouk. Deux expositions collectives proposaient de grands maîtres libanais que le public de Nabatiyé a découverts avec intérêt et qui ont attiré des amateurs d’art de tout le pays. Par ailleurs, l’exposition solo du grand calligraphe français d’origine irakienne Hassan el-Massoud a été entièrement vendue. Pour ce qui est de la « petite peinture », Nour explique que « les petits formats sont plus denses, plus libres, moins tributaires des contraintes liées aux dimensions de la toile ». Pour cette exposition qui réunit 10 grands artistes, elle se lance dans un travail curatorial « cousant » ensemble de petites toiles expressives comme les éléments d’un récit qui finiraient par tenir comme une évidence.
Qu’Israël élargisse le front ? Nour n’en aura aucun regret. Celle qui a perdu en 2006, à peine diplômée, toutes ses toiles (une centaine) dans la destruction de son atelier par un bombardement israélien sait que de la mort de l’art on peut encore produire un art. À l’époque, elle avait exposé, dans les centres culturels français du Liban, des fragments de ses toiles murales recomposés pour célébrer la vie. « On est comme ça », commente-t-elle.
L'artiste Nour Ballouk dans sa galerie à Nabatiyé, parce que la vie continue. Photo DR
Un parcours atypique
Née à Nabatiyé en 1984, Nour Ballouk a baigné dans un climat familial attaché aux arts. C’est son père qui découvre son talent précoce et met à sa disposition tous les moyens de le développer, obtenant de ses professeurs d’école la permission de la laisser dessiner pendant les cours au prétexte que cela lui permettait de « mieux se concentrer ». Diplômée des beaux-arts de l’Université libanaise de Beyrouth, sa « patte » se distingue par des collages associant notamment des photographies de danseurs orientalistes du début et du milieu du XXe siècle à des images contemporaines de destruction, causées par les guerres en cours à Gaza, en Irak, au Liban et en Syrie. La lumière devient un élément essentiel de son œuvre. Elle expose, entre autres, dans les Centres culturels français du Liban (2006), à Dar al-Mada, à Hamra (2007), au Tehran International Art Festival 2011 (prix spécial section peinture), au Visual Art Laaps du palais de l’Unesco (2013), au Grand Sérail de Beyrouth 2014.
Elle a également participé à des expositions internationales telles que le Grand Trouble, à la halle Saint-Pierre à Paris, et à l’Association of International Photography Art Dealers à New York.



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03 h 33, le 10 juin 2024