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La sélection d'articles (Hello from the other side) de Stéphanie Khouri

Chère lectrice, cher lecteur,

Cela fait plusieurs mois que je vous parle d’un autre monde. Un monde que je n’ai pas connu, celui de mes parents et de mes grands-parents. A l’occasion des cent ans de ce journal, je le découvre parce que certains, un jour, ont bien voulu témoigner en consignant par écrit les histoires de leur temps. Je pense à ceux qui nous ont précédés. Je pense au monde qui était le leur.

Le malheur infusait déjà nos pages. Les problèmes, parfois, souvent, étaient les mêmes qu’aujourd’hui. Dans ce monde-là aussi il fallait faire la queue des heures durant pour un bout de pain. L’argent fondait comme neige au soleil à mesure que la livre se dévaluait. Les politiques gesticulaient. Ils feignaient de s’intéresser à un quotidien devenu galère. Personne n’y croyait. La vie ne valait pas cher. Mais elle continuait.

Je suis née au début des années 1990. De mon point de vue, le monde d’hier est celui de l’espoir. Tout était encore possible. L’exil des réfugiés de Palestine y était une tragédie réversible de l’histoire. Les guerres – froide, du Kippour, du Liban – y prenaient fin. L’option à deux États promettait de résoudre les problèmes de la région.

Le socialisme, comme le capitalisme, permettaient à ceux qui le voulaient de croire en un avenir meilleur. La Trump Tower n’avait pas encore remplacé la bâtisse Art déco de la cinquième avenue. Donald était un prénom comme un autre. Vladimir et Hassan aussi. Le 11 septembre, le 4 août, le 24 février, le 7 octobre n’existaient pas.

De là à en conclure que tout était mieux avant, il n’y a qu’un pas. Certains le franchissent. Peut-être ont-ils un tout petit peu raison. Mais en relisant le siècle à travers le regard de ceux qui l’ont écrit, je découvre surtout combien les choses sont restées les mêmes. Le cynisme, le désespoir et la résignation qui transpirent dans les écrits de 1937, de 1949, 1970, ou 1983 ressemblent cruellement à ceux d’aujourd’hui. Une constance dans le malheur, un art du mal-être, qui relève presque de l’identification collective.

Eux aussi n’y croyaient plus. Eux aussi n’en pouvaient plus. Peu importe que la croissance soit à deux chiffres, ils estimaient que le pire était arrivé, qu’un point de non-retour avait été atteint. « Jamais l’administration libanaise n’avait paru (…) aussi rouillée, aussi inerte, aussi inadministrée qu’aujourd’hui. Jamais (…) les services de l’État n’avaient donné (…) des signes si évidents de délabrement et d’abandon » écrivait Michel Chiha en 1937. Il n’y avait ni crise, ni Hezbollah, ni même Liban indépendant. Mais déjà, quelque chose de brisé.

Stéphanie Khouri

Journaliste

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