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Lifestyle - Rencontre

Le diable s’habille en Saint Laurent… et s’appelle Carine Roitfeld

Elle a inspiré le personnage de Sylvie dans la série « Emily in Paris » et, au fil de sa carrière, a été au cœur de plus d’une polémique. À l’occasion de « Vogue World » qu’elle organise aux côtés d’Anna Wintour à Paris, l’ancienne rédactrice en chef emblématique du magazine français expose à « L’Orient-Le Jour »  les coulisses d’un milieu cloîtré et étaye ses positions, aussi sulfureuses soient-elles…

Le diable s’habille en Saint Laurent… et s’appelle Carine Roitfeld

Carine Roitfeld dans son loft parisien. Photo Mark C. O'Flaherty

Aux défilés de la fashion week parisienne, elle est toujours la première arrivée. Alors que s’exaspèrent les camionneurs et automobilistes à coups de klaxon face aux routes bloquées par les paparazzis en sueur et les badauds intrigués, Carine Roitfeld, elle, est déjà en coulisses.

Stratégiquement placée aux rangs avant de ces manifestations tape à l’œil, elle scrute en avant-première et au millimètre près les coupes des robes et pantalons-cigarette qui astiqueront les parquets une fois Kim Kardashian arrivée.

En talons aiguilles et jupe mi-longue, la journaliste au regard noirci par l’eye-liner côtoie et tutoie les couturiers de légende, jeunes pousses ambitieuses et madones transformées en muses, avec une aisance déroutante.

« Sauf que le milieu de la haute couture a changé ! Aujourd’hui, il y a plus d’influenceurs que de mannequins. Plus de célébrités que de chroniqueurs pendant les semaines de la mode », fait remarquer Carine Roitfeld à L’Orient-Le Jour, un brin exaspérée par l’omniprésence de nouvelles générations privilégiant le clinquant au qualitatif.

Pourtant, l’ancienne rédactrice en chef emblématique de l’ère rock du Vogue français l’admet : tout a toujours été dans le paraître. « Juste différemment. » Devant les photographes et documentaristes, elle se plie volontiers au jeu de la caméra souvent assassine et pose entre Kylie Jenner et Anna Wintour, son ancienne Némésis britannique avec qui on lui a longtemps prêté une rivalité. « Preuve qu’on n’a jamais été ennemies, nous travaillons ensemble pour un grand événement parisien, Vogue World, précédant les Jeux olympiques. Preuve aussi que je n’ai pas laissé qu’un mauvais souvenir aux équipes du magazine », confie Roitfeld, près de quinze ans après son départ polémique de la publication phare du groupe Condé Nast.

Fortement critiquée ou largement saluée, le style « érotico-chic » qu’a su implanter la presque septuagénaire dans les rédactions tricolores influentes continue de diviser, de déranger puritains comme progressistes.

Sulfureuse, excentrique, l’égérie des porte-jarretelles joue avec la nudité, l’art contemporain et les codes étriqués de la mode en cultivant une nouvelle forme de glamour. Plus désinhibée, loin des complexes d’un business s’éteignant avec ses novateurs, Cardin, Mugler, Alaïa.

« Mes couvertures ont été admirées dans le monde entier sauf en France. Puisqu’on n’est jamais reine dans son propre pays, je raconte mon histoire ailleurs. La voici… »

Âme slave, esprit français

Dans les boîtes de nuit de Saint-Germain-des-Prés, la jeune Carine brûle ses nuits en minishort et clope au bec. Dans ce Paris imbibé de champagne des années 1970, elle fréquente les personnages qui offrent à la ville sa réputation de métropole hérétique et hédoniste.

Just Jaeckin, célèbre metteur en scène, tombe sous son charme et lui propose d’incarner l’ambivalente Marie-Ange dans Emmanuelle. D’abord hésitante, elle finit par refuser. « Ma brève carrière de mannequin ne décollait pas. J’aurais pu accepter ce rôle, mais mes parents auraient fait un malaise ! » s’esclaffe-t-elle en évoquant son éducation orthodoxe mais non contraignante.

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Née d’une mère française et d’un père russe producteur de films – qu’elle ne croise enfant qu’au réveil à ses retours de soirée –, elle passe malgré elle ses week-ends à la campagne et ses soirées à rêvasser d’accessoires et de chaussures Chanel. « L’environnement traditionnel et bourgeois dans lequel j’ai grandi était contradictoire. L’enseignement “diabolo-menthe” de mon collège était contrebalancé par l’âme slave de mon père. Sa vodka, son cinéma et ses jeux de cartes », se remémore-t-elle.

Sans jamais vraiment vouloir se défaire de ses racines et percer cette bulle ultraprivilégiée dans laquelle elle évolue, Roitfeld se crée au fil de ses apparitions nocturnes et rendez-vous professionnels une image de punkette branchée en tailleur. D’où ses collaborations avec Tom Ford, son « équivalent masculin », comme elle le qualifie, avec qui elle travaille pour Gucci puis Saint Laurent – sa marque fétiche – en parallèle de ses occupations de styliste et de rédactrice mode pour l’hebdomadaire Elle.

À la fin des années 90, synonyme d’« héroïne chic » et de tendances moins fouillées, le mensuel Vogue Paris cherche désespérément à se renouveler avec l’ouverture du nouveau millénaire. Si Anna Wintour est déjà bien installée dans sa tour de verre de New York et que Franca Sozzani tente de dépoussiérer les codes autoritaires milanais, l’édition française du magazine culte ne tient pas assez ses promesses. « À ce moment, j’avais déjà gravi tous les échelons ailleurs. On me l’a proposé. J’étais prête. J’ai dit oui », explique Carine Roitfeld qui prend officiellement les rênes de la rédaction en 2001.

Glam ou trash ?

Avenue Hoche, l’audace de la quadragénaire affranchie ne tarde pas à faire lever les sourcils de l’indéboulonnable vieille garde. Dentelle noire, poses lascives, soutien-gorge visible ou clichés topless, Carine Roitfeld, influencée par l’univers d’Helmut Newton, explore les notions de l’érotisme, disparues avec l’ère disco. Et ça marche. Les ventes de Vogue explosent, sa renommée hexagonale aussi.

Carine Roitfeld en 2024. Photo DR

Jouissant d’une liberté quasi totale, elle fait des top models qu’elle adopte des figures reconnaissables en leur offrant une visibilité inédite. « Je n’ai mis que très peu de célébrités sur mes unes. J’ai toujours préféré les filles qui ne rechignaient pas quand on leur proposait une tenue », affirme Carine Roitfeld qui n’accorde la « front page » qu’à une poignée d’actrices dont Sophie Marceau, Sharon Stone ou Demi Moore.

En contournant les jugements esthétiques, elle assume son désir de transgression en diversifiant le contenu visuel au centre de cette France de droite des années 2000. « J’aime la différence, j’aime la montrer. Je mettais aussi bien en avant des mannequins fins que des physiques plus imposants. Des gros, des grands, même une femme trans à barbe ! » indique-t-elle fièrement sans mentionner les critiques acerbes – comparant son travail à de la pornographie –, qui lui ont coûté son poste dix ans après sa nomination. « J’ai toujours aimé mettre en avant les cigarettes, je trouve ça beau ! Et contrairement à ce qu’on disait, je ne mettais jamais en scène des anorexiques, au contraire, j’ai été très maternelle avec les jeunes filles avec qui j’ai travaillé », rétorque Carine Roitfeld – saluant au passage les avancées réalisées par le mouvement Me Too dans la mode –, qui aura préféré laisser sa place après un 100e et énième numéro concocté par ses soins.

Sans projet en vue, son image quelque peu entachée par une décennie de scandales, elle reçoit un appel de son « protecteur » le jour même de sa sortie de Condé Nast. À l’autre bout du fil, un certain Karl Lagerfeld.

Le jour d’après

Conseillée et accompagnée par le grand couturier, elle diversifie ses activités, comme un pied de nez à l’institution qu’elle dit ne plus suivre éditorialement. « Vogue Paris est devenu Vogue France… Pourquoi l’avoir renommé ainsi ? C’est quand même moins chic ! » dixit Carine Roitfeld en se pinçant presque le nez.

Forte de son nombre d’abonnés sur les réseaux sociaux – près de trois millions uniquement sur Instagram – et de son carnet d’adresses bien étoffé, l’éternelle Parisienne qui a inspiré le personnage campé par Philippine Leroy-Beaulieu dans la série Emily in Paris annonçait le lancement, en septembre 2012, de CR Fashion Book, un bisannuel qui devient rapidement un attrape-paillettes. Beyoncé, Lady Gaga, Kim Kardashian en ont notamment fait la couverture. « C’est moins de moyens et moins de staff, mais la vitrine n’en est que plus belle » pour Carine Roitfeld qui, l’amertume du passé mise de côté, signe cet été son retour dans la « grande famille Vogue » après avoir été sollicitée par Anna Wintour pour participer à l’élaboration d’un show mettant en avant les créateurs de la capitale. Un événement qui sera retransmis en direct depuis la place Vendôme le 23 juin.

« Vous voyez, on n’est pas fâchée avec Anna ! J’admire son professionnalisme et sa façon de travailler. Mais bon, elle reste froide », lance Carine Roitfeld, amusée. Chassez le naturel, il revient au galop. Et en Saint Laurent, s’il vous plaît. 

Aux défilés de la fashion week parisienne, elle est toujours la première arrivée. Alors que s’exaspèrent les camionneurs et automobilistes à coups de klaxon face aux routes bloquées par les paparazzis en sueur et les badauds intrigués, Carine Roitfeld, elle, est déjà en coulisses. Stratégiquement placée aux rangs avant de ces manifestations tape à l’œil, elle scrute en...
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