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Culture - Éclairage

Affaire Wajdi Mouawad : anatomie d’une aberration

Le théâtre Monnot annonce être contraint d’annuler la pièce « Journée de noces chez les Cromagnons » suite à des menaces multiples et à l’ouverture d’une information judiciaire à l’endroit de son auteur.

Affaire Wajdi Mouawad : anatomie d’une aberration

Le dramaturge, metteur en scène et acteur libano-canadien Wajdi Mouawad. Photo Simon Gosselin

Chez les Cromagnons, la famille est au bord de la crise de nerfs, avec les préparatifs du mariage de la fille aînée, à Tyr, en pleine guerre civile. Et le fiancé est introuvable… Journée de noces chez les Cromagnons, initialement programmée au théâtre Monnot à partir du 30 avril, campe un scénario tragi-comique où les bombes pleuvent, où il est impossible de faire cuire l’agneau faute d’électricité et où la salade sent le poisson. Vaille que vaille, le mariage est maintenu, sans époux. Dans cet opus rédigé en 1991, les ingrédients de la poétique de Wajdi Mouawad sont déjà bien ancrés. La guerre sans merci entre la vie et la mort, mais aussi la distance toujours insurmontable entre parents et enfants, qui héritent malgré eux des douleurs et des haines des premiers. Au programme, des thématiques actuelles et transversales, et une écriture polyphonique et acidulée.

Mais Fadi Abi Samra, Jean Destrem, Layal el-Ghossain, Aly Harkous, Bernadette Houdeib et Aïda Sabra ne joueront pas cette pièce à Beyrouth. Le théâtre Monnot a annoncé mercredi avoir été contraint d’annuler la première mondiale de la pièce. Le dramaturge libanais le plus connu dans le monde s’est ainsi retrouvé dans l’incapacité de jouer sa pièce dans son pays natal. Comment a-t-on pu se retrouver dans une situation aussi absurde ?

Grand Prix du théâtre de l’Académie française (2009), lauréat de l’European Dramatist Award (2021), chevalier des Arts et des Lettres, l’un des plus grands metteurs en scène et auteurs de notre époque préparait depuis deux ans la création de sa première pièce, écrite à l’âge de 23 ans, pour la présenter à Beyrouth, en arabe, avec des acteurs majoritairement libanais. « Le casting avait eu lieu en amont, et les auditions se sont tenues au théâtre Monnot en octobre dernier, quelques jours après le début de la guerre de Gaza », précise la directrice du théâtre en question, Josyane Boulos, qui se faisait une joie de recevoir l’auteur, dont deux pièces avaient déjà été présentées dans son établissement, Littoral (2001) et Seuls (2013). Le théâtre al-Madina avait quant à lui proposé Incendies (2013).

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« Au début du mois d’avril, nous avons commencé à recevoir des menaces de boycott, et une cabale contre Wajdi a démarré sur les réseaux sociaux. Des comédiens et des techniciens libanais ont été menacés et harcelés via leurs téléphones par des messages. Des individus bizarres rôdaient devant le théâtre, et même sur la terrasse, on se sentait surveillés. Il y avait une tension très forte. Des propos d’intimidation ont été publiés sur Facebook, avant d’être effacés par la suite », explique Josyane Boulos. Lundi 8 avril, l’ONG The Commission of Detainees Affairs a annoncé avoir « demandé au parquet militaire l’ouverture d’une information judiciaire contre Wajdi Mouawad au nom de sept anciens détenus en Israël pour délit de communication avec l’ennemi israélien, en infraction à la loi sur le boycottage d’Israël ». Les plaignants demandent au parquet « de charger les autorités compétentes d’interdire la pièce et d’arrêter M. Mouawad ».

L’ONG a estimé que ses pièces étaient « financées par l’ennemi israélien » et qu’elles faisaient « la promotion de la normalisation » avec Israël. Le 6 avril, la Campagne de boycottage des partisans d’Israël au Liban a exigé l’interdiction de la pièce de Mouawad, mentionnant son « passif de normalisation et de promotion de l’occupation israélienne ». Des militants et des médias ont en effet affirmé que la pièce Tous des oiseaux (2017), qui traite de l’identité et du conflit israélo-palestinien, avait été financée par l’ambassade d’Israël à Paris et le théâtre Cameri de Tel-Aviv. « Après la plainte contre Mouawad, nous ne pouvions plus prendre de risque et nous avons pris la décision d’annuler les spectacles prévus », poursuit Josyane Boulos.

« Aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu »

Tous des oiseaux est une histoire d’amour entre deux étudiants américains. Wahida est d’origine palestinienne, Eitan est juif. Errances, déchirements et culpabilités se font écho. « On ne sait toujours pas raconter le passé aux enfants sans les traumatiser (...), on leur dit responsabilité du passé et on les tue », confie l’un des personnages. « J’ai envie d’écrire et d’aimer les personnages de Tous des oiseaux ; c’est insignifiant, ça n’apportera pas la paix, mais c’est aussi le rôle du théâtre : aller vers l’ennemi, contre sa propre tribu », avait revendiqué celui dont la pièce se termine par un aveu d’échec. 

En réponse aux accusations d’être soutenu par une ambassade israélienne, le directeur du théâtre de la Colline à Paris avait rappelé en 2017 les principes de la production en spectacle vivant en France. « L’ambassade a payé les billets d’avion des artistes israéliens du spectacle, comme cela se fait régulièrement dans le théâtre. Rien de plus. »

Attachée de presse du théâtre de la Colline, Dorothée Duplan précise que les chefs d’accusation de la plainte ne sont pas clairement énoncés. « Il ne peut pas s’agir d’un problème sur le contenu de la pièce Journée de noces chez les Cromagnons, qui n’a rien à voir avec Israël. Il est vrai que la pièce Tous des oiseaux a été présentée à Tel Aviv en 2018. Ce sont les seuls éléments factuels, avec la prise en charge de trois billets d’avion pour les artistes israéliens, que nous pouvons notifier. En 2017, Wajdi avait invité le romancier David Grossman à une table ronde, et l’année passée Amos Gitai a présenté son spectacle au théâtre de la Colline, mais tout cela, Wajdi en parle dans différents textes qu’il a écrits, dont “Ode à l’ennemi” ou encore “Une maladie incurable” », explique sobrement la jeune femme, qui insiste sur le fait que l’équipe de la Colline s’attendait à des intimidations sur les réseaux sociaux ou dans certains médias. « Même lorsque Wajdi a appris le dépôt de plainte qui demandait son arrestation et l’arrêt de sa pièce, il a souhaité rester au Liban et poursuivre le projet. Josyane Boulos a tenu bon malgré les menaces, mais finalement le projet ne lui a plus semblé tenable, et Wajdi Mouawad et son équipe sont rentrés à partir de mercredi. La plainte a été la goutte d’eau pour le théâtre Monnot, surtout dans le contexte géopolitique actuel », poursuit-elle.

Cette affaire s’inscrit dans la continuité d’une dynamique à l’œuvre depuis plusieurs années sur la scène culturelle libanaise. En juin 2016, une campagne de dénigrement avait été lancée par les journaux libanais al-Akhbar et as-Safir contre l’écrivain et secrétaire perpétuel de l’Académie française Amin Maalouf suite à son intervention sur une chaîne israélienne le 2 juin 2016. En septembre 2017, c’est le réalisateur franco-américano-libanais Ziad Doueiri qui est arrêté à son arrivée à Beyrouth pour avoir tourné en 2012 en Israël son film L’attentat. En octobre 2022, quelques jours avant le lancement du Salon du livre, le ministre libanais de la Culture a remis en cause la présence de certains auteurs « ayant embrassé les projets sionistes dans la pensée et dans la pratique, les soutenant aussi bien dans leurs travaux littéraires que dans leur vie quotidienne ». Cinq auteurs français ont pris acte de ces propos et annulé leur venue à Beyrouth : le romancier Sélim Nassib, ainsi que quatre membres de l’Académie Goncourt : Éric-Emmanuel Schmitt, Tahar Ben Jelloun, Pascal Bruckner et Pierre Assouline.

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Vendredi 11 avril, une conférence de presse était prévue pour présenter la pièce au public libanais, et Mouawad voulait expliquer ses envies autour de sa création et pourquoi il tenait à monter ce spectacle au Liban. « Wajdi a un théâtre à Paris où il aurait pu créer cette pièce, mais il tenait à le faire au Liban », souligne Dorothée Duplan, ce qu’il avait clairement expliqué lors de la « Matinale » de France Inter, le 2 avril. « La question qui se pose, c’est comment on fait lorsque les assassins ont le pouvoir ? » avait-il avancé, avant de proposer une réponse théâtrale. « Tenir sa ligne, agir sur ce sur quoi on peut agir consiste pour moi à faire du théâtre, et c’est là que la pièce Journée de noces chez les Cromagnons prend pour moi un sens très simple, un endroit où je peux agir. Aller au Liban, le pays où je suis né, qui est sur le point de basculer dans cette guerre et la folie qui peut amener le gouvernement israélien à faire subir au Liban ce qu’il est en train de faire subir aux Palestiniens, parce qu’on est devant un gouvernement extrémiste, qui s’accroche à son pouvoir, un Créon (…) Monter Journée de noces chez les Cromagnons avec des acteurs libanais, dont deux jeunes qui ont 21 et 22 ans et qui vont pouvoir tout à coup porter une parole, là, je peux agir, à l’endroit où je peux porter ce que je sais faire », avait-il confié avec émotion.

De la colère, c’est ce qu’a avant tout ressenti Josyane Boulos face à la gravité de la situation. « Plus on veut avancer, plus on veut nous faire reculer, et j’ai été très inquiète pour Wajdi, je voulais éviter qu’il soit interrogé ou placé en garde à vue, et je lui ai demandé de partir. Les répétitions avaient commencé à Paris et elles devaient démarrer à Beyrouth jeudi. Les places se sont vendues très vite : le public attendait Wajdi impatiemment. Tout allait très bien dans le monde du théâtre jusqu’à cette semaine, et nos salles sont pleines tous les soirs. Il faut continuer à se battre et ne pas laisser l’obscurantisme prendre le dessus : sans culture, il n’y a pas de nation. Beaucoup d’événements culturels sont organisés dans le pays et on va poursuivre dans ce sens ! » affirme Josyane Boulos avec détermination, sans masquer sa déception pour autant.

Pour Wajdi Mouawad et son équipe, la détermination est la même, l’heure est à la création de Journée de noces chez les Cromagnons pour le festival Printemps des comédiens à Montpellier, les 7, 8 et 9 juin 2024. Toute la création est à réorganiser, puisque ce travail était censé avoir lieu à Beyrouth, mais ce n’est que partie remise pour le metteur en scène qui refuse de céder à « la haine en héritage».

Chez les Cromagnons, la famille est au bord de la crise de nerfs, avec les préparatifs du mariage de la fille aînée, à Tyr, en pleine guerre civile. Et le fiancé est introuvable… Journée de noces chez les Cromagnons, initialement programmée au théâtre Monnot à partir du 30 avril, campe un scénario tragi-comique où les bombes pleuvent, où il est impossible de faire cuire l’agneau...
commentaires (8)

La situation du Liban, où je me suis marié, où j'ai vécu et me suis fait des amis, renconté intelligence, culture et ouverture d'esprit, est une situation qui m'est douloureuse, comme pas moins celle du monde arabe. Hélas, cette douleur ignore la modération. Mon regret : je méconnais les oeuvres de M. Mouawad. Je me limite à rappeler l'héroïsme des écoliers et étudants palestiniens pour se rendre à leurs écoles et facultés, de même les paysans, à leurs olives. En France occupée, Vercors écrivit ''Le silence de la mer'', silence envers l'occupant. La LIBERTE, l'EGALITE ouvrent à la FRATERNITE.

BLOCH Guy

22 h 17, le 18 avril 2024

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Commentaires (8)

  • La situation du Liban, où je me suis marié, où j'ai vécu et me suis fait des amis, renconté intelligence, culture et ouverture d'esprit, est une situation qui m'est douloureuse, comme pas moins celle du monde arabe. Hélas, cette douleur ignore la modération. Mon regret : je méconnais les oeuvres de M. Mouawad. Je me limite à rappeler l'héroïsme des écoliers et étudants palestiniens pour se rendre à leurs écoles et facultés, de même les paysans, à leurs olives. En France occupée, Vercors écrivit ''Le silence de la mer'', silence envers l'occupant. La LIBERTE, l'EGALITE ouvrent à la FRATERNITE.

    BLOCH Guy

    22 h 17, le 18 avril 2024

  • Les politicards et mafieux de la place l'ont bien compris : pour asservir un peuple, nul besoin de l'opprimer, désignez-lui simplement un ennemi obligé. Mais au Liban, le véritable ennemi n'est peut-être pas celui auquel on penserait en premier ! Il est tapi au coeur de nos institutions, se nourrit et se repaît de nos entrailles. Même la meilleure association antibiotique/antivirale/antifongique n'y pourra rien. La bête est là, bien vivante, insatiable et inéxpugnable. Là est l'ennemi, nulle part ailleurs.

    Ca va mieux en le disant

    15 h 55, le 15 avril 2024

  • Cela a toujours été ainsi : Rien que le mot Israel est banni ! Bien avant la naissance du Hezb .

    Chucri Abboud

    14 h 16, le 15 avril 2024

  • The forces of darkness and ignorance control Lebanon.

    EL KHALIL ABDALLAH

    12 h 18, le 15 avril 2024

  • Et moi qui pensais que les libanais étaient férus de liberté,,,

    Wow

    12 h 07, le 15 avril 2024

  • Le Liban à travers les barbus et les extrémistes de tous poils n’est plus à une absurdité près. Ce qui est triste c’est cette volonté de limiter coûte que coûte, la liberté d’expression l’ouverture intellectuelle pour l’enfermer dans le carcan de l’extrémisme iranien et du hezbollah. Ainsi à travers ce type d’actions et plein d’autres ils veulent nous amener à être une république islamique. Pour moi ce n’est pas une question de religion, la religion n’est que le prétexte pour assoir un pouvoir et enfermer les gens dans l’ignorance.

    Zeidan

    09 h 27, le 15 avril 2024

  • Oui la destruction du Liban Sud est d'une noblesse indépassable

    M.E

    07 h 37, le 15 avril 2024

  • Une fois de plus: lamentable! Il n'y a malheureusement pas qu'en France (Cf, la préparation des JO) que l'inculture est au pouvoir!

    Yves Prevost

    07 h 20, le 15 avril 2024

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