Chère lectrice, cher lecteur,
De tous mes collègues à L’Orient-Le Jour je suis la plus schizophrène. Entre la chronique Impression où il est difficile de faire l’impasse sur l’actualité douloureuse du Liban et du monde, et la rubrique Mode qui dit ce qu’elle dit, ma vie de journalise est un grand écart de chaque instant. Loin d’être une « fashion victim », en matière de mode je me dis volontiers croyante, non pratiquante.
J’ai été jeune adulte à Beyrouth dans les années 1980. Imaginez une ville divisée, délabrée, écorchée, crevée en son centre mangé de broussaille, d’une laideur cauchemardesque à peine sauvée par la proximité de la mer et la générosité du soleil. Une charogne puante, noyée dans les ordures, envahie de mouches voraces. Les réparations post bombardements étaient sommaires. Les intérieurs jadis coquets étaient entretenus à minima, par lassitude de toujours recommencer. D’horribles cités champignons poussaient dans les banlieues naguère champêtres, accueillant au débotté les gens qui fuyaient la ville en quête de sécurité et de stabilité.
Où trouver sa dignité dans un tel environnement ? Le vêtement, dernier repli du quant-à-soi, changeait à lui seul le décor. Rarement les Libanais avaient été aussi friands de mode. La mode les raccordait à la marche du monde dont ils étaient écartés. Elle leur donnait le sentiment de vivre au présent quand leur pays reculait sans cesse, les yeux bandés, à un fil du gouffre dont il ne sortirait plus. Un trafic spontané s’était instauré, de nombreux voyageurs ramenant dans leurs valises quelques articles siglés qu’ils revendaient quasiment à l’arrivée. Sans eau, sans électricité, porter une chemise représentait le luxe ultime quand tout le monde enfilait des T-shirts avec des marques de pince-à-linge, faute de repassage. Les chemises Façonnable, avec leurs patchworks colorés, étaient un graal. On portait souvent des chaussettes blanches avec des mocassins noirs, comme Michael Jackson. Mais pour aller avec les chemises, les docksides de Sebago complétaient une attitude Riviera qui allait bien avec cet art de vivre où l’art prenait le pas sur le vivre.
Des boutiques bondées, des déballages fébriles en pleine déchéance, on en a tant vu que ce phénomène s’est inscrit dans l’ADN libanais. Pendant ce temps, alors que l’Europe, sous l’influence des Six d’Anvers et l’ombre du Sida, proposait une mode postnucléaire d’une tristesse mortifère, des créateurs libanais remplissaient leurs carnets de commandes avec un style régalien, à la croisée de l’orient et de l’occident, qui attirait vers eux la richissime clientèle arabe. Sans défilés, sans semaines dédiées, Beyrouth devenait la plus discrète et la plus improbable des capitales de la mode.
Il est bon de s’en souvenir, à propos de la vidéo devenue virale où l’on voit un mini-chaos à la boutique Hermès à l’arrivée de la nouvelle collection. Il est bon que l’on soit encore attiré par la beauté poétique d’un savoir-faire hors du commun -peu importe qu’on en ait ou pas les moyens. Il est bon que l’argent, d’où qu’il vienne (nul n’a le droit d’en préjuger), circule et contribue au bien-être de la communauté. C’est dit.
Bonne semaine à vous !
Fifi Abou Dib
OLJ /
le 26 mars 2024 à 14h13