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Lifestyle - Patrimoine

Longtemps réservée aux bâtiments historiques, la chaux fait son grand retour

Au cœur du savoir-faire pour la restauration des anciennes bâtisses, ce matériau traditionnel est conté par des archéologues, architectes, restaurateurs, photographes et historiens.

Longtemps réservée aux bâtiments historiques, la chaux fait son grand retour

Tout savoir sur la chaux dans « La chaux au Liban : histoire et pratiques ». Photo Houda Kassatly

« Le vaste chantier de reconstruction qui a suivi la double explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth a été à l’origine d’une reviviscence de la demande de chaux, matériau inhérent aux maisons libanaises des XIXe et début du XXe siècles », déclare la photographe et ethnologue Houda Kassatly, coauteure de La chaux au Liban : histoire et pratiques avec l’archéologue Jeanine Abdel Massih, l’architecte restaurateur Nathalie Chahine et l’historien Raja Youssef Labaki. Paru aux éditions al-Ayn, le livre de 140 pages émaillées de plus de 150 photographies et dessins d’architectes expose sous toutes ses formes la chaux, le liant le plus ancien et le plus traditionnel de la construction, depuis l’Antiquité.

La chaux, qui entre aussi bien dans la composition des modestes mortiers et enduits que dans celle des stucs les plus précieux, a accompagné l’homme dès l’époque néolithique. Son emploi est attesté dans l’ensemble du Proche-Orient, selon Jeanine Abdel Massih, membre de l’Icomos (Conseil international des monuments et sites), professeure d’archéologie à l’Université Libanaise, spécialiste de l’architecture classique et des technologies. L’archéologue fait écho aux écrits d’un des plus grands archéologues grecs, Anastasios Orlandos (1887-1979), qui affirme dans une introduction consacrée aux mortiers que « les principaux mortiers de l’Antiquité avaient comme base la chaux ou le gypse : les anciens les confondaient d’ailleurs à cause de leur ressemblance ou de leur mode de préparation ». Elle rapporte d’autre part que la première mention de mortier de chaux est faite en 1935 par l’égyptologue et orientaliste britannique John Garstang, qui a révélé les premiers sols recouverts de ce matériau sur le site de Jéricho, en Palestine. À la même période, l’archéologue britannique Max Mallowan effectue des observations similaires sur les enduits du site d’Arpachiyah, en Irak. En 1948, les analyses d’échantillons de mortier effectuées à Byblos par l’archéologue franco-suisse Maurice Dunand ont donné le même résultat. « Dès le XIIIe millénaire, au cours du néolithique dit précéramique, apparaît au Proche-Orient et en Anatolie la cuisson de la chaux  ; l’invention de la fabrication d’un liant à partir de la cuisson d’une roche semble plus ancienne que l’art du potier », affirme Jeanine Abdel Massih, qui consacre également un exposé à l’essor technologique des mortiers romains et les premiers fours de cuisson, des fosses creusées directement dans la couche superficielle du substrat rocheux, ou encore aménagés à même le sol.

Les chaufours, de la vie aux vestiges

Alors qu’au début du XXe siècle, le Liban comptait des milliers de fours à chaux disséminés dans les montagnes où la roche, un calcaire plus ou moins pur, se prêtait à sa transformation en chaux vive, il n’en reste aujourd’hui que des vestiges « constituant un patrimoine architectural riche et multiple qu’il est primordial de conserver », affirme à L’Orient-Le jour Houda Kassatly, ethnologue et photographe, fondatrice de la maison d’édition al-Ayn, responsable du programme culture de l’association arcenciel et chercheuse associée aux universités Saint-Joseph et Balamand.

Le chaufour, un patrimoine architectural essentiel à préserver. Photo Houda Kassatly

Elle raconte que la production de la chaux au Liban a été abandonnée au milieu des années 1900 et, depuis, le matériau a été importé de Syrie, et ce jusqu’au début du conflit. « La double explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, qui a détruit des centaines de bâtiments anciens, a été à l’origine d’une reviviscence de la demande de chaux, matériau inhérent aux maisons des XIXe et début XXe siècles. Rares cependant étaient les restaurateurs familiers de cette pratique. La conviction s’est alors imposée que toute restauration ou toute rénovation ne peut se faire que si l’on connaît les matériaux d’époque », estime Houda Kassatly. Pour ce faire, certaines conditions sont requises : la chaux doit être disponible, les particularités de sa fabrication connues et sa mise en œuvre maîtrisée. Aussi, grâce à l’impulsion d’architectes restaurateurs et au soutien d’organismes internationaux comme le fonds culturel du British Council, plusieurs chantiers-écoles ont été mis en place dans le but de familiariser les jeunes et de les former à ce matériau. « L’apprentissage, tant théorique que pratique, a l’ambition d’éviter que ne se reproduise un jour ce qui s’était passé dans les premiers temps du chantier de la reconstruction, lorsque certains acteurs ont fait l’impasse sur ce matériau, mettant en danger l’intégrité des bâtiments », souligne la responsable du programme culture de l’association arcenciel.


Un savoir-faire mis à la disposition du public

« L’histoire de la construction au Liban est souvent associée à l’histoire de la maîtrise de la pierre, mais on oublie souvent que l’évolution des techniques architecturales n’aurait pu se faire sans un élément indispensable et rarement mentionné : la chaux, matériau privilégié dans la conservation et la restauration de notre patrimoine », indique pour sa part l’architecte restauratrice Nathalie Chahine. Elle consigne dans ce livre tout ce qu’un futur professionnel ou un novice doit savoir sur la fabrication de la chaux et son utilité. « Mélangée au sable ou à la terre pour stabiliser les mortiers, la chaux permettait d’assembler les éléments de maçonnerie et d’enduire les façades. Pure ou additionnée de pigments, elle servait aussi à la préparation de badigeons. Ses qualités esthétiques et techniques sont inestimables. Elle présente en effet une grande porosité et une compatibilité avec les anciennes maçonneries », affirme l’architecte restauratrice. Tirant ses informations de diverses sources bibliographiques, d’expériences de terrain, de tests de laboratoire, d’observations sur les sites et de témoignages de plâtriers expérimentés, elle passe en revue les différents types de chaux, d’adjuvant et de pigment, leurs méthodes de préparation, les conditions climatiques pour leur utilisation ainsi que l’application de diverses techniques pour réaliser un badigeon à la chaux pour la finition et la décoration intérieures. « Car il est indispensable de préserver la physionomie originelle des quartiers historiques de Beyrouth, et il est également important de reconstituer le mélange originel de l’ancien badigeon prélevé sur le site », écrit Nathalie Chahine.

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Une architecture spécifique

La chaux est un liant. Mais pas que. « Elle constituait un élément de protection contre les parasites et les insectes et c’était le matériau principal utilisé dans la désinfection et la stérilisation. On s’en servait dans les sanatoriums, les hôpitaux, les maisons, les magnaneries, sur les surfaces contaminées, et pour la désinfection des cadavres », souligne Raja Youssef Labaki, historien, maître de conférences à la faculté des lettres et des sciences humaines de l’Université libanaise et auteur de plusieurs études sur l’histoire de la civilisation des Romains, de l’Égypte ancienne, de la péninsule Arabique avant l’islam ainsi que sur l’économie rurale et le développement durable. Des chaufours qu’on trouvait en grand nombre dans les différentes régions du Liban, de Batroun au Metn. Raja Labaki en fait ainsi la description : « Une grande fosse conique, large au sommet et qui rétrécit à la base. La profondeur de cette fosse est de huit à quinze mètres, selon qu’il s’agit d’un grand ou petit chaufour. Son diamètre mesure entre quatre et six mètres dans sa partie supérieure et entre deux mètres et demi et trois mètres dans sa partie basse. Les chaufours sont construits selon une architecture spécifique où la moitié de la structure est encastrée dans un talus surélevé et accolée à une montagne, tandis que l’autre moitié doit en être détachée. » La collaboration de M. Labaki à l’ouvrage a porté également sur l’impact économique et social de la chaux. En recueillant les témoignages des anciens, et plus particulièrement en étudiant les cahiers de Menhem Touma Charabati qui exploitait un four à Wadi el-Arich, il donne quelques exemples des frais engagés, des salaires des ouvriers, du prix de la chaux et des gains retirés. « Les chaufours font ainsi la lumière sur un savoir-faire abandonné, dont les vestiges sont menacés de disparaître si la loi sur la protection des sites archéologiques ne leur est pas un jour appliquée », fait observer Raja Youssef Labaki.

En plus de La chaux au Liban : histoire et pratiques, qui fait partie des « Cahiers d’architecture », les éditions al-Ayn ont publié le Catalogue des portes en bois semi-vitrées de Beyrouth (1920-1955) (2 tomes ; bilingues français/arabe). Dédié à la mémoire de l’architecte Jean-Marc Bonfils, disparu en ce jour fatidique du 4 août 2020, l’ouvrage est accompagné d’un texte signé du Franco-Libanais Mazen Haïdar, architecte en conservation du patrimoine et auteur de La ferronnerie architecturale à Beyrouth au XXe siècle paru aux éditions Geuthner, à Paris. Les deux tomes comportent quelque 500 pages illustrées de magnifiques photographies saisies par Houda Kassatly avec la collaboration de Liliane Kfoury, et de dessins exécutés par Nelly Allabouni, Anthony Ayoub, Eugénie Karati et Robert Reyfouni. Ils recensent les modèles de portes en bois et fer forgé des années 1920 à 1955. Le livre propose l’art des portes comme une clé de lecture du patrimoine architectural qu’il est fondamental de sauvegarder.

Les livres sont en vente chez arcenciel à Jisr el-Wati, au Musée national et à la librairie Snoubar, rue Monnot.

« Le vaste chantier de reconstruction qui a suivi la double explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth a été à l’origine d’une reviviscence de la demande de chaux, matériau inhérent aux maisons libanaises des XIXe et début du XXe siècles », déclare la photographe et ethnologue Houda Kassatly, coauteure de La chaux au Liban : histoire et pratiques avec...
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Superbe recit. S'il vous plait encore plus d'articles de ce genre. Merci

Abdallah Barakat

00 h 19, le 21 novembre 2023

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Commentaires (2)

  • Superbe recit. S'il vous plait encore plus d'articles de ce genre. Merci

    Abdallah Barakat

    00 h 19, le 21 novembre 2023

  • Superbe

    Abdallah Barakat

    00 h 14, le 21 novembre 2023

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