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François-Henri Désérable, l’Iran de travers

François-Henri Désérable, l’Iran de travers

© Claire Désérable

Tout en participant au tournage d’un documentaire sur la vie de l’écrivain Romain Gary, en tant que narrateur, François-Henri Désérable qui est l’auteur du roman Un certain M. Piekelny (Gallimard, 2017), a publié en mai 2023 un récit de voyage, L’Usure d’un monde. Une traversée de l’Iran.

« Passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l’autre à l’écrire », lance l’écrivain dès les premières pages de son texte qui relate une traversée épique de l’Iran, de Téhéran à Tabriz, en passant par Qom, Ispahan, Chiraz, le désert de Lout, et tout cela en stop. Les évocations des villes sont accompagnées de photographies prises par l’auteur, qui ancrent le récit dans la réalité, de même que la teneur de ses échanges au sein des auberges de jeunesse, des cafés ou dans les rues, avec des êtres friands de liberté pour la plupart. L’une des photos, prise à la sortie du musée d’Ispahan, « Le passé de l’Iran, deux pas derrière son futur », présente une femme en tchador, de dos, et en arrière-plan, une jeune fille qui gravit des marches d’escalier, et qui ne porte pas de voile. C’est cet élan que l’auteur semble accompagner, avec justesse, délicatesse et doigté. Au-delà des expériences éclairantes qu’il recueille au fil de ses échanges, Désérable apporte un ancrage historique, géographique et culturel approfondi qui sous-tend un texte nourri et érudit. Une écriture poétique épouse le regard, souvent émerveillé, du voyageur écrivain, comme dans cet extrait qui évoque Chiraz : « Mais il y a les jardins. Celui d’Eram vaut à lui seul une escale à Chiraz. Ses palmiers, ses cyprès, sa roseraie, ses fontaines. Son pavillon qui remonte aux Qajars. Ses chats. Eram en persan veut dire ‘‘paradis’’. Si c’est bien là, le paradis  ; l’idée de mourir s’en trouve adoucie. »

Le sous-texte du récit de voyage propose également une réflexion sur cet exercice d’écriture, sur le fait de voyager et sur « l’effet de loupe » qui est la perception d’un pays depuis l’étranger. « Les images qui nous arrivaient d’Iran pouvaient laisser croire que le pays était à feu et à sang. La vérité, c’est que les manifestations étaient si brèves, si vite réprimées qu’on pouvait tout à fait mener sa vie sans rien en voir. »

Dans son approche, il rappelle le rôle déterminant de la littérature dans l’identité iranienne, qu’il fait résonner avec d’autres auteurs. Ainsi, le romancier Hedâyat, « qui ressemblait à Pessoa, donc à un petit-bourgeois, mais dont la prose n’avait rien de petit, ni de bourgeois (…) et qui fin 1950 arriva quand même à Paris, erra de mansarde en soupente avant d’ouvrir le gaz rue Championnet ». Et Désérable de poursuivre, « chaque fois que j’y passe, j’y pense, je pense à l’accent circonflexe qui coiffe le premier a d’Hedâyat, et je le vois s’envoler ».

L’écriture d’un récit de voyage vous a-t-elle permis d’approfondir votre réflexion sur ce genre littéraire ?

J’ai été très impressionné à l’âge de 25 ans par la lecture de L’Usage du monde, de Nicolas Bouvier qui est l’un des plus beaux récits de voyage que j’aie lus. Il raconte son voyage jusqu’en Iran en 1953, avec un de ses amis. Mon titre est dans le prolongement du sien, mais le monde dont je parle n’est pas le même que celui qu’a pu voir Bouvier à l’époque. Aujourd’hui, c’est celui de la république islamique, un régime aux abois, d’où l’usure, car il réprime dans le sang les aspirations de son peuple, et pour moi, il est déjà mort comme un arbre qui a été frappé par la foudre, qui se décompose sur son tronc. Chaque voix qui s’élève, chaque slogan, chaque manifestation est comme un coup de hache porté dans ce bois mort. La seule question est combien de temps il faudra pour qu’il finisse par tomber.

Après avoir lu différents récits de voyage, je me suis rendu compte que souvent ces récits sont écrits soit par des écrivains qui ne savent pas voyager, soit par des voyageurs qui ne savent pas écrire, même si certains m’enchantent, comme La Trêve de Primo Levi.

Dans mon livre, il s’agit plutôt d’une réflexion sur le voyage, sur ce qui le distingue du tourisme. Un auteur britannique disait que le touriste voit ce qu’il est venu voir, le voyageur voit ce qu’il voit. Selon Bouvier, un voyageur se passe de motifs, il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. Certains voyageurs cherchent à se fuir eux-mêmes  ; si je voyage, je crois que c’est pour aiguiser mon regard. J’ai longtemps joué au hockey sur glace où les joueurs doivent affuter la lame de leurs patins  ; c’est pareil dans la vie, la succession de jours passés au même endroit achève d’émousser votre regard. Seul le voyage permet de revenir avec des yeux qui sont accoutumés à la complexité du monde.

L’idée que le voyage est un miroir sur soi n’est-elle pas déterminante dans votre démarche ?

Dans mon texte, je cite Kesserling, selon lequel le voyage autour du monde est le plus court chemin qui mène à soi. C’est vrai que c’est un révélateur de qui on est. Lors de cette traversée de l’Iran, au contact de la jeunesse iranienne, j’ai pu me rendre compte à quel point j’avais beaucoup moins de courage que je croyais en avoir. Quand je me suis retrouvé dans les rues de Téhéran et qu’une jeune fille s’est mise à crier « mort au dictateur », pendant une seconde, j’ai fait mine de ne pas être avec elle, je me suis déporté très légèrement vers la droite. Je m’en suis rendu compte et ai eu honte de cette micro-démission du courage dont je n’avais pas conscience avant de l’avoir éprouvée. Je crois qu’en ce qui concerne les femmes qui se sont dévoilées, on ne parviendra pas à leur faire remettre le voile. Et cette question n’est pas anodine, elle est politique : lorsque vous dites à votre peuple comment se vêtir, vous vous octroyez le droit de lui dire quoi penser. Ôter son voile, dans un pays où il est obligatoire, c’est proclamer haut et fort sa liberté de penser par soi-même.

En voyageant, on est aussi souvent renvoyé à ce que l’on est, au pays d’où l’on vient. Et souvent, quand on est Français, on finit par se rendre compte que ce n’est pas si mal chez nous.

Dans votre texte, la révolution ne semble-t-elle pas à la fois féminine et poétique ?

Il est encore trop tôt pour parler de révolution  ; si cette vague de soulèvement réussit, on pourra alors en parler en ces termes. Elle a été initiée par des femmes qui ont décidé pour une grande partie d’entre elles de se dévoiler, surtout parmi la jeunesse, et de marcher dans la rue, tête nue, cheveux au vent, en dépit des risques qu’elles encourent, parce que la police des mœurs sévissait encore. Les femmes ont été en première ligne. Une des rencontres qui m’a le plus marqué, est celle d’une jeune fille d’à peine 20 ans, à Ispahan, qui m’a dit qu’elle se préparait à l’éventualité de la prison en apprenant des poèmes. Elle me disait qu’on aurait beau l’enfermer, la torturer, l’entasser avec des dizaines d’autres dans une cellule minuscule, il y a une petite chose qu’on ne pourrait pas lui ôter, ce sont les poèmes qu’elle connaît, qu’elle se réciterait en attendant la mort ou la liberté. Ces paroles sont très fortes, et la moindre des choses est d’en porter le témoignage. Je n’ai jamais rencontré un peuple aussi défiant à l’égard du régime en place, neuf Iraniens sur dix souhaitent le renversement de ce régime thanatocratique et liberticide, mais lors d’un trajet entre Kashan et Ispahan, j’ai été pris en stop par un professeur de théologie qui m’expliquait qu’il donnerait son sang pour le guide suprême. Il déplorait que ses filles ne portent que le voile et pas le tchador.

De plus, Bouvier avait déjà souligné que l’Iran est un peuple de poètes : il n’y a pas un Iranien incapable de réciter des vers de Hafez. J’ai fait le test et c’est très juste, ce qui n’est pas le cas en France je crois, si on faisait le test avec Victor Hugo…

En évoquant vos photographies touristiques qui montrent les bâtiments clichés et attendus, souhaitez-vous insinuer que le suc de votre livre est ailleurs ?

Leur première fonction est de me faire passer pour un touriste lors des passages aux postes de contrôle, c’est une mesure de précaution à l’égard des autorités iraniennes. Je tenais à prendre en photo la mosquée bleue à Ispahan, les ruines de Persépolis, et je voulais aussi que ce récit ne soit pas uniquement politique, qu’il ne porte pas uniquement le témoignage du courage de cette jeunesse iranienne, mais qu’il montre l’extrême beauté de leur pays. C’est une civilisation qui a plusieurs millénaires, avec des monuments qui laissent sans voix, des paysages qui vous émeuvent au plus profond de vous-mêmes et c’est avec une grande mélancolie que vous les quittez. En plus, je savais qu’en écrivant ce livre je n’allais pas pouvoir revenir en Iran de sitôt, tant que le régime était en place.

Il y a beaucoup de désert, et des paysages verdoyants de collines dans le Kurdistan iranien, mais ce sont les paysages urbains qui m’ont le plus touché. La beauté d’Ispahan est époustouflante, et la ville de Yazd, une des plus vieilles villes du monde, par laquelle Marco Polo est passé, est étonnante, Chiraz est d’une douceur exquise. J’ai pris beaucoup de notes sur place, et je les ai remises en forme quand je suis rentré, avec un sentiment d’urgence à décrire la situation et à mettre des mots sur les images que j’avais de ce pays qui m’a traversé autant que je l’ai traversé.

Le lieu qui vous a le plus marqué est-il Keshit, « le secret le mieux gardé de l’Iran » selon vous ?

Je ne connaissais pas auparavant les ruines très anciennes de ce village, et c’est le cas de nombreux Iraniens. C’est vraiment le Machu Pichu de l’Iran, j’avais vraiment l’impression d’être Hiram Bingham qui le découvre au début du XXe siècle. Ces ruines sont très difficiles d’accès, au fin fond du désert de Lout, près du Baloutchistan, qui jouit d’une réputation sulfureuse. Si l’Iran a un jour le régime qu’il mérite et que le voyage se développe, il y aura beaucoup de gens qui iront là-bas.

J’ai été marqué, à Tabriz, par la rencontre avec un homme haut en couleurs qui m’a dit qu’il mettait de côté pour fêter un jour la mort du guide suprême : il avait vu son camarade mourir à l’armée, et une femme se faire lapider alors qu’il était enfant. Au départ, je pensais que j’allais faire un reportage, beaucoup moins long, mais c’est sur place que j’ai décidé de faire un récit de voyage car je recueillais beaucoup de matière.

Comment vos lecteurs réagissent-ils à votre récit ?

Mes livres précédents étaient sortis en période de rentrée littéraire, en septembre, ce qui avait été mouvementé. Cette fois, c’était moins chargé, et j’ai été touché par la réaction de mes lecteurs. Je m’étais demandé quelle était ma légitimité pour écrire sur l’Iran, après y avoir passé quelques semaines. Je craignais que certains Iraniens puissent s’en offusquer mais ce ne fut pas du tout le cas. La diaspora iranienne en France est tout aussi hospitalière que ceux que j’avais rencontrés sur place et ils ont chaleureusement accueilli mon livre. Si je ne peux pas remettre les pieds en Iran avant la chute de la république islamique, je suis en sécurité en France, car ce régime craint beaucoup plus les dessins que les écrits. Ceux qui ont pris des risques, c’est Charlie Hebdo, avec leurs caricatures de l’ayatollah Khomeini…

L’Usure d’un monde. Une traversée de l’Iran de François-Henri Désérable, Gallimard, 2023, 160 p.

Tout en participant au tournage d’un documentaire sur la vie de l’écrivain Romain Gary, en tant que narrateur, François-Henri Désérable qui est l’auteur du roman Un certain M. Piekelny (Gallimard, 2017), a publié en mai 2023 un récit de voyage, L’Usure d’un monde. Une traversée de l’Iran. « Passer la moitié de vos jours dans ce monde à le voir, et l’autre à...
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