Entretiens Festival Beyrouth Livres

Mathias Énard croise Charif Majdalani sur le territoire de la littérature

Mathias Énard croise Charif Majdalani sur le territoire de la littérature

Mathias Énard, vous êtes un romancier qui s’est longuement penché sur les questions des liens entre le monde arabo-musulman et l’Occident. Qu’est-ce qui amène un jeune homme de la province française à s’intéresser un beau jour aux mondes lointains, et notamment au monde arabo-musulman, et qui l’amène à en devenir spécialiste ?

C’est vrai que cela peut sembler surprenant, et cette surprise dit beaucoup de la distance qui s’est installée entre les deux rives de la Méditerranée ou entre l’Europe et le Moyen-Orient : on ne demanderait jamais à quelqu’un qui s’intéresse à la Nouvelle-Zélande ou même à la Russie les raisons de son intérêt pour ces contrées  ; cet intérêt, on en devine les raisons. En revanche, il est certain qu’en France, professer une passion pour le monde arabe ou pour l’Iran vous classe assez vite parmi les « toqués ». Bref. Dans mon cas, j’ai mis très longtemps à comprendre les raisons profondes de cette passion et je ne peux que formuler des hypothèses  ; il est possible qu’un immense désir d’échapper, justement, à cette province française, un goût adolescent pour les voyages et l’exotisme m’ait jeté dans les bras de la littérature arabe – mais pas uniquement. Il y avait dans ma famille (mais je l’ignorais à l’époque, ou en tous cas je ne l’ai formulé consciemment que récemment) un lien très douloureux avec la guerre et avec l’Algérie – mon grand-père était militaire, il a passé 8 ans en Algérie, basé à Skikda qu’on appelait à l’époque Philippeville. Mon père y a vécu les 8 premières années de sa vie. Son frère jumeau et son frère aîné y sont morts et ma grand-mère, sa mère, y a plongé dans la folie après les massacres de 1955. Les tombes de mes oncles, cette épidémie de démence qui emporte par la suite ma grand-mère et mon père sont des liens, pour moi, très forts non seulement avec la violence de guerre, mais aussi avec le monde arabe.

Dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, le sujet est un pont qu’il s’agit d’ériger sur le Bosphore au temps des premiers Ottomans, entre les rives orientale et occidentale. La métaphore est claire, et plus clair encore le fait que cela ne se fait finalement pas. Le pont n’est pas construit, le lien ne se fait pas. Boussole, en revanche, est un livre qui chante précisément ce lien, un lien plus subtil, plus subreptice mais plus puissant aussi, incarné dans des allusions littéraires et musicales, des emprunts, des relations hypertextuelles, l’intégration de l’Orient dans les œuvres notamment musicales tout le long de l’histoire de la culture occidentale des XIXe et XXe siècles. Quel est le sens de cette hésitation sur le lien entre ces deux mondes qui sont ceux sur lesquels vous vivez, un peu en funambule ? Le lien a-t-il vraiment existé, s’est-il desserré avec le temps, ou n’a-t-il jamais été qu’une illusion, une fabrication des milieux savants ?

Je ne crois pas à la métaphore du pont. Car là où il faut un pont, il y aurait un fossé ou une rivière à franchir… Or pour moi, il y a une continuité entre l’Est et l’Ouest, entre l’Orient et l’Occident. Ce ne sont pas des mondes séparés. Ce sont des pays qui ont été dominés, colonisés par d’autres  ; pour justifier cette colonisation, il fallait qu’elle ait des raisons presque ontologiques, voire religieuses, il fallait créer ces fossés, ces rivières. La plupart datent du XIXe siècle. Le siège de Vienne par les Turcs ou la bataille de Lépante sont vus à l’époque comme des victoires sur les Ottomans certes, comme des victoires de la chrétienté contre l’Islam possiblement, mais pas comme une avancée de l’Occident sur l’Orient. La réification, l’assignation à résidence de l’Orient et des Orientaux est postérieure, à mon sens. Elle date du XIXe siècle, du romantisme et de « l’Orientalisme » qui va dans le même sens que l’avancée de la domination européenne, culturelle, économique et militaire sur l’Orient. Mais si on s’intéresse aux frontières, aux contacts, aux réalités des échanges entre Est et Ouest, on s’aperçoit vite qu’il n’y a pas deux mondes séparés, mais une infinité de territoires de contact, de terres d’échanges culturels, d’objets littéraires ou artistiques partagés d’un côté ou de l’autre. L’Andalousie médiévale en est un exemple, les Balkans d’aujourd’hui (la Bosnie, l’Albanie ou la Macédoine) un autre. De même, en littérature, tout est lié, si l’on prend le temps de regarder : par exemple un des premiers chefs-d’œuvre du roman arabe, As-sāq ‘ala as-sāq de Faris al-Shidyaq a été imprimé pour la première fois à Paris en 1855 aux dépends d’un riche mécène syrien, Raphaël Kahla… La première page de l’édition originale est en caractères latins… Dans l’autre sens, nous possédons le « cahier d’arabe » de Goethe, dans lequel il notait les mots de vocabulaire qu’il apprenait… La première page du Westöstlicher Divan, imprimée à Stuttgart en 1819, est, elle, en arabe… Tout est lié. Intimement. Les récits, les langues… Tout se mélange. Les confins sont partout… L’exil est la condition humaine du XXIe siècle.

À travers votre intérêt pour ces deux univers, vous vous penchez aussi sur l’état du monde contemporain, et on a l’impression à vous lire que le chaos et la violence sont indissociables de la marche de l’Histoire, et surtout que le monde est partout semblable à lui-même dans sa brutalité. C’est comme ça en tout cas que j’interprète le fait que dans La Perfection du tir, ou dans Déserter, la violence n’a pas de territoire déterminé ni nommé, les guerres décrites pourraient-être celles qu’on veut, le propos s’appliquerait partout indistinctement.

Il y a deux tendances en moi, dont j’ai conscience qu’elles sont contradictoires : à la fois un goût pour l’abstraction, pour les scènes non datées, pour les personnages sans nom, et au contraire, dans d’autres textes, pour les détails historiques, les dates et les lieux. En ce sens, Déserter rejoint ces deux manières d’écrire : un des récits est extrêmement « connoté », comme disent les sémioticiens, avec de nombreux noms de lieux, de personnages, des événements historiques, des villes connues, la partie du roman qui concerne le mathématicien Paul Heudeber  ; en revanche, l’autre partie est dépourvue de « signes » concernant le temps et le lieu, on est dans un dénuement universel presque biblique malgré les avions qui tournent dans le ciel et le fusil que le déserteur tient à la main. C’est la nuit des temps. Et pourtant, je sais très bien, en écrivant, où se déroule l’action  ; les lecteurs qui connaissent ces paysages les reconnaissent. Mais j’ai néanmoins l’impression que retirer toute « marque » objective d’appartenance à une époque ou un lieu permet une plus grande « universalité » pour le lecteur.

C’est la raison pour laquelle d’ailleurs nombre de lecteurs de la Perfection du tir pensent situer l’action là où ils ont vécu, au Liban, en ex-Yougoslavie, etc.

Oui, exactement ! Alors que pour ceux qui connaissent Beyrouth, la géographie, la vie quotidienne est immédiatement reconnaissable : la Perfection du tir se déroule dans un Liban parallèle qui ressemble beaucoup à celui entre 1975 et 1990…

Chacun de vos livres se développe selon des modalités et des dispositifs narratifs différents : narration à la première ou troisième personne dans la Perfection du tir ou Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, long monologue en une phrase immense dans Zone, dispositif oscillant sans cesse entre le récit romanesque et l’essai, entre la fiction et la non-fiction dans Boussole, dédoublement de l’histoire racontée dans Déserter : de quoi ces changements sont-ils le reflet dans votre travail ?

Chaque roman est une façon d’écrire. J’aime croire qu’ils les contiennent toutes… Tous les narrateurs, tous les genres, même l’écriture théâtrale avec didascalies classiques dans Boussole… Chacun de mes textes explore toutes les modalités du récit. Jusqu’à essayer de les épuiser toutes… Dans le Banquet annuel de la confrérie des fossoyeurs, on passe du journal à la première personne au récit classique avec un narrateur omniscient, puis au discours public cicéronien, puis à la harangue, au poème épique, à la chanson, au dialogue, à la nouvelle, pour revenir au journal, etc. Pour moi, il ne s’agit pas d’un exercice gratuit : dans Déserter par exemple, il y a des lettres extraites de la correspondance entre Paul et Maja, insérées entre deux chapitres à la première personne d’Irina leur fille… Chaque histoire invente sa forme, chaque roman a besoin de sa façon d’être écrit.

Dans vos livres, il y a souvent une science qui semble comme le cœur secret, silencieux du texte et de l’histoire. C’est l’architecture dans Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, la musique dans Boussole, les mathématiques dans Déserter. J’y vois une fascination pour des formes d’expression qui tendent vers la perfection ou qui cherchent à donner forme à l’indicible, à l’impensable, au sein d’une pratique littéraire, l’art romanesque, qui fait sa matière du factuel, du contingent, des accidents de l’histoire et de son chaos. Qu’en est-il en réalité ?

Ah c’est très mystérieux, même pour moi. Je pense que toutes ces sciences sont pour moi des arts et qu’elles sont intimement liées à l’écriture. Des arts autant que des sciences. La musique et les mathématiques ne font qu’un, il n’y a qu’à demander à Euler et à Rameau. L’architecture est une affaire d’ordonnancement et de proportions, comme la littérature. Tout est lié… C’est sans doute effectivement, comme vous dites, une trace d’universel, un espoir de lumière dans le chaos de la nuit de violence.

Propos recueillis par Charif Majdalani

Déserter de Mathias Énard, Actes Sud, 2023, 256 p.

Mathias Énard au festival :

Sindbad : 50 ans de traduction entre arabe et français, rencontre avec Farouk Mardam Bey, Mathias Énard et Marie Tawk (modératrice), mercredi 4 octobre à 18h30, Fondation Charles Corm.

Lectures nocturnes, lecture de textes dans le salon arabe du musée Sursock, jeudi 5 octobre à 18h.

Charif Majdalani au festival :

Un monde en toc, rencontre avec Camille Ammoun, Rinny Gremaud et Charif Majdalani (modérateur), samedi 7 octobre à 11h, ESA, Agora.

Préserver la mémoire de l’humanité. Les sites en périls de l’Asie centrale au Proche-Orient, rencontre avec Jean-Pierre Perrin, Charif Majdalani et Nadine Panayot (modératrice), samedi 7 octobre à 12h, ESA, Auditorium Fattal.

Écrire la méditerranée, rencontre avec Laurent Gaudé et Charif Majdalani, modérée par Fabienne Lemahieu (La Croix) et Stéphanie Khouri (L’Orient-Le Jour), samedi 7 octobre à 12h45, ESA, Grande Scène.

Mille Origines, rencontre avec Charif Majdalani, Hélène Pasquet et Nanette Ziadé (modératrice), dimanche 8 octobre à 11h, ESA, Agora.

Les écrivains à l’épreuve de l’intelligence artificielle, l’intelligence artificielle à l’épreuve des écrivains, atelier d’écriture avec IA, dimanche 8 octobre à 14h45, ESA, Grande Scène.

Mathias Énard, vous êtes un romancier qui s’est longuement penché sur les questions des liens entre le monde arabo-musulman et l’Occident. Qu’est-ce qui amène un jeune homme de la province française à s’intéresser un beau jour aux mondes lointains, et notamment au monde arabo-musulman, et qui l’amène à en devenir spécialiste ?C’est vrai que cela peut sembler surprenant, et...
commentaires (0)

Commentaires (0)

Retour en haut