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Culture - Cimaises

La galerie Sfeir-Semler inaugure un second espace avec une exposition de Rayyane Tabet

Trente-huit ans après l’ouverture de sa galerie en Allemagne, dix-huit ans après son installation dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth, Andrée Sfeir-Semler vient d’inaugurer un second espace, dans le centre-ville de Beyrouth, à la faveur de l’exposition « Arabesque »* de Rayyane Tabet qui explore les thèmes de l'héritage, l'appropriation culturelle et la subjectivité de la perception.

La galerie Sfeir-Semler inaugure un second espace avec une exposition de Rayyane Tabet

Andrée Sfeir-Semler dans son espace dans la Quarantaine. Photo Roger Moukarzel

C’est en 1985 qu’Andrée Sfeir-Semler installe sa galerie à Kiel, en Allemagne, avant de la déplacer à Hambourg en 1998. En bientôt 40 ans, la galeriste et marchande d’art est non seulement devenue une figure incontournable dans ce domaine, mais elle s’est surtout imposée comme une pionnière de l’art du Moyen-Orient, agissant presque comme « l’éditrice » de référence des artistes les plus marquants de la région, d’Etel Adnan à Akram Zaatari en passant par Marwan Rechmaoui et Walid Raad, le premier artiste qu’elle représentera d’ailleurs au début des années 2000.

« J’ai découvert son travail au sein de la Documenta, en 2002, et c’était pour moi un véritable choc, une révélation », se souvient-elle aujourd’hui. « J’ai été le rencontrer à New York, quelques mois plus tard, où il donnait une performance lecture à l’Université de Columbia. Le lendemain, je petit-déjeunais avec lui et c’est là que tout a commencé. En mars 2003, nous lui organisions son premier solo show, My neck is thinner than a hair, à la galerie de Hambourg. » En 2005, soit vingt ans après l’ouverture de sa galerie en Allemagne, Andrée Sfeir-Semler décide de créer un espace similaire à Beyrouth, « qui soit à la hauteur de nos artistes ».

L'exposition « Arabesque » de Rayyane Tabet innaugure la deuxième galerie Sfeir-Semler à Beyrouth. Photo Walid Rashid

L’art, malgré tout

« En novembre 2004, lors d’un séjour à Beyrouth, Bernard Khoury, qui venait d’emménager ses bureaux dans un immeuble du quartier de la Quarantaine, m’apprend que l’étage au-dessus, d’une superficie de 1 400 mètres carrés, était disponible à la location. Je visite le lieu et aussitôt, sans réfléchir, coup de cœur, je signe le bail », raconte-t-elle. Et de poursuivre : « Quelques mois plus tard, Rafic Hariri est assassiné à Beyrouth et l’ouverture de la galerie est remise en question. Malgré plusieurs hésitations, nous avions décidé de nous lancer, avec un premier show groupé intitulé Flight 405, qui traitait des notions de frontières et de topographies socio-géographiques. La veille du vernissage, prévu le 9 avril 2005, la ville, sous couvre-feu, était fantomatique et je me souviens qu’avec Akram Zaatari et Walid Raad, nous nous attendions à ne recevoir aucun visiteur. En dernière minute, le couvre-feu avait été levé car une marche gigantesque avait été organisée dans tout Beyrouth et 1 800 personnes ont fini par se rendre à notre vernissage, le lendemain. Rien qu’à y penser, j’ai la chair de poule », déclare la galeriste.

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Le grand retour de Rayyane Tabet

Le plus fou est qu’en dépit du climat d’insécurité qui planait sur Beyrouth à l’époque, avec la série d’assassinats et de voitures piégées, un grand nombre de conservateurs anglais, ainsi que l’artiste Michelangelo Pistoletto, qui présentait sa Table de la Méditerranée au sein de l’exposition Flight 405, se rendent à Beyrouth pour le vernissage. Rien que cet exemple permet de prendre la mesure de la force de frappe d’Andrée Sfeir-Semler dont l’écurie d’artistes, qui étaient d’abord méconnus du grand public, s’est retrouvée au fil du temps dans des collections muséales. « La galerie de Beyrouth avait pour objectif de démarrer une certaine énergie créative, tout en servant de premier « white cube » de la région », souligne-t-elle. En 2023, lorsqu’elle découvre un espace vacant du quartier du Port au centre-ville de Beyrouth – qui était auparavant la boutique de Rabih Kayrouz, jusqu’en 2018 –,    Andrée Sfeir-Semler est aussitôt séduite.

« Cela faisait un moment que je réfléchissais à l’idée d’avoir un second espace plus accessible pour la galerie, avec une vitrine sur rue. D’avoir, surtout, un local qui soit moins excentré que celui de la Quarantaine, comme un pas vers la ville. On pourrait se demander pourquoi ouvrir un nouvel espace à Beyrouth, vu la situation. En ce qui me concerne, je n’ai connu que de l’instabilité au Liban, depuis mon enfance. Et je suis convaincue que l’art joue un rôle d’autant plus important dans cette configuration socio-politique du monde », dit-elle.

« Arabesque » de Rayyane Tabet explore les thèmes de l'héritage, l'appropriation culturelle et la subjectivité de la perception. Photo Walid Rashid

Arabesque de Rayyane Tabet

Le nouvel espace en question, où la rotation des expositions sera plus fréquente qu’à la galerie de la Quarantaine, vient d’être inauguré avec « Arabesque » de Rayyane Tabet. La série « Arabesque » – préalablement présentée dans son intégralité à la galerie Sfeir-Semler de Hambourg en 2021 – commence avec la découverte, en 2019, dans une poubelle d’Arc-en-Ciel à Damour, d’un manuscrit de 1892 de Jules Bourgoin (un théoricien de l’ornement) intitulé le Précis de l’art arabe. Le manuscrit en question faisait partie de rapports envoyés par des archéologues français à la fin du XIXe siècle où ils répertoriaient l’art ornemental, la calligraphie et la tapisserie du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. « C’était leur manière de standardiser ce qui deviendra plus tard l’art moyen-oriental, et ces manuscrits reflétaient les fantasmes orientalistes de l’Occident, contribuant à la création du concept de l’arabesque, qui est une pure invention européenne. Le terme arabesque mêlant le mot arabesco mais aussi le mot grotesque, qui était une manière pour l’Occident de définir une population jugée étrange », explique Rayyane Tabet.

« J’ai toujours été intéressé, justement, par la création de cette notion de l’autre, notamment en Europe, lorsqu’ils évoquent les Arabes », affirme l’artiste. D’une part, « Arabesque » présente donc la série intitulée Découpages qui se compose de gravures issues du manuscrit original de Bourgoin. Sur chacune des 300 pages, dont une série de 40 est actuellement montrée à la galerie, Rayyane Tabet a réalisé des découpes et des recompositions, « histoire de faire à ce document ce que ce document a fait aux éléments ornementaux qui y sont exposés. C’est-à-dire se situer quelque part entre la fausse interprétation et l’appropriation culturelle », explique-t-il. D’autre part, la vitrine de l’espace montre des feuilles de partitions de Deux Arabesques de Claude Debussy, pour laquelle le compositeur a traduit des motifs d’arabesque en langage musical.

Sur chacune des onze feuilles de partitions, Tabet inscrit l’une des lettres du mot « Orientalism ». Sous son geste, l’encre qui recouvre certaines notes musicales finit par altérer la mélodie qu’il a ensuite générée grâce à un processeur numérique. Cette mélodie modifiée, « ou plutôt son interprétation par le processeur numérique », nuance l’artiste, est également présentée au sein de l’exposition, révélant, là aussi, une nouvelle géométrie musicale. Celle-ci, comme « Arabesque »  dans sa globalité, propose une autre lecture de l’histoire et soulève, avec le brio de Tabet, la grande question de la subjectivité de la perception.

*Arabesque de Rayyane Tabet jusqu’au 16 novembre au nouvel espace de la galerie Sfeir-Semler, immeuble Boulos Fayad, centre-ville de Beyrouth.

C’est en 1985 qu’Andrée Sfeir-Semler installe sa galerie à Kiel, en Allemagne, avant de la déplacer à Hambourg en 1998. En bientôt 40 ans, la galeriste et marchande d’art est non seulement devenue une figure incontournable dans ce domaine, mais elle s’est surtout imposée comme une pionnière de l’art du Moyen-Orient, agissant presque comme « l’éditrice » de référence des...
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