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Société - Portrait du 4 août

May Wehbé : reconstruire la maison familiale

May Wehbé, 94 ans, s’est cachée dans le couloir de sa maison de Gemmayzé après avoir vu l’incendie au port de Beyrouth et s’être attendue à une explosion. Cela lui a sauvé la vie.

May Wehbé : reconstruire la maison familiale

May Wehbé, 94 ans, dans la maison familiale à Gemmayzé. Yasmina Abou-Haka/L’Orient Today

Trois années ont passé depuis l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. La justice et la vérité continuent de nous échapper, et les promesses de réponses sonnent creux. Pourtant, parmi ces zones d’ombre qui persistent, une lueur d’espoir émerge. Beyrouth, connue pour son art de vivre, son art de recevoir, reprend lentement des couleurs, avec des touristes et des expatriés qui affluent en masse. Une renaissance rendue possible par le dévouement de personnes, d’associations et d’ONG qui se sont rassemblées pour soutenir la ville.

Cette année, « L’Orient Today » a choisi de mettre en lumière les histoires de ceux qui sont restés et se sont battus, chacun à sa façon. Dans une série de six portraits, nous partageons avec vous leur parcours, leur lutte et leurs ambitions.

Lorsque le premier incendie a éclaté au port, le 4 août 2020, le premier réflexe de May Wehbé, résidente de Gemmayzé âgée de 94 ans, a été de courir se cacher dans le couloir, une pratique qu’elle a héritée de la guerre civile libanaise. « Wajdi, viens, suis-moi dans le couloir. C’est encore un peu plus sûr », se souvient-elle d’avoir dit à son frère qui, avec son fils Georges, a choisi de rester dans le salon, attendant de voir « d’où ils nous frappaient ».

Lorsque l’explosion a frappé, May Wehbé est tombée et s’est heurté la tête contre le mur. « J’ai cru que ma cervelle s’était envolée de ma tête. Je me suis égratigné la main, mais ce n’était pas important. Nous avons eu de la chance. » Son frère et son neveu ont été projetés au sol. Dans les minutes qui ont suivi, Karine, la fille de Wajdi, s’est précipitée vers la maison familiale depuis son bureau à Gemmayzé. Elle a emmené les blessés à l’hôpital. « Wajdi avait des plaies ouvertes à la tête. Ils les ont suturées », se rappelle la vieille dame.


Crise économique et argent bloqué

L’explosion a lourdement affecté la résidence de la famille à Gemmayzé. « Tout a été détruit et déchiré », se souvient May Wehbé. « Le verre et la fenêtre ont volé à travers l’intérieur de l’appartement, heurtant la porte, puis l’ascenseur de l’immeuble. » Désirant assurer le retour de sa tante et de son père dans l’appartement, Karine Wehbé a rapidement entamé le processus de reconstruction. « Mon grand-père, le père de ma mère, a construit cet immeuble dans les années 1960. Il a donné un étage à chacun de ses enfants. C’est la maison de mes parents. Nous en sommes propriétaires. Nous ne pouvions pas l’abandonner. Nous sommes très attachés au quartier de Gemmayzé. C’est notre chez-nous », déclare Karine Wehbé à L’Orient Today.

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Dans un contexte d’effondrement économique et de faillite du système bancaire, la reconstruction a coûté cher. « Notre argent était bloqué à la banque. Nous n’avions plus de liquidités en espèces comme auparavant », a-t-elle déclaré. Sa seule solution était d’emprunter à des amis qui avaient des dollars en espèces, car personne n’acceptait les paiements en livres libanaises. « Aucune association ne nous a contactés directement, explique Karine Wehbé. En tant qu’artiste, j’ai reçu quelques aides, mais nous avons tout réparé nous-mêmes. Cela nous a pris six mois. »


Faire face au traumatisme

Le retour à Gemmayzé, six mois plus tard, n’a pas été facile pour Karine Wehbé. « C’était un no man’s land, dit-elle. La rue était vide. On pouvait entendre le silence pendant près d’un an. » May Wehbé explique que sa nièce a été la plus traumatisée par l’explosion, surtout sur le plan psychologique, car elle revenait souvent à la maison pendant la reconstruction. Karine a mis du temps à se réhabituer à la vie, dit-elle.

May Wehbé et sa nièce Karine. Yasmina Abou-Haka/L’Orient Today

« J’avais des troubles de stress post-traumatique, confirme Karine Wehbé. Je n’osais pas marcher seule dans les rues. J’ai vu des images que je ne peux pas effacer de mon esprit. Je n’avais jamais vu cela. Peut-être pendant la guerre quand j’étais enfant, mais je ne m’en souviens pas. » Sa tante, qui se souvient parfaitement de la guerre civile, ne semblait pas souffrir du même traumatisme. Elle dit avoir ressenti un sentiment récurrent d’insécurité au Liban en raison de l’histoire du pays.

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« On ne se sent jamais en sécurité, souligne May Wehbé. On se sent constamment menacé et exposé au danger, aux explosions. On est enclin à fuir. On n’est pas stable. Où que l’on soit, il y a du danger. » Ce qui a rendu les choses plus difficiles pour la famille, c’est que Wajdi a commencé à ressentir l’impact de ses blessures deux ans après l’explosion. « Sa tête continuait à lui faire mal », explique-t-elle. Il est décédé plus tard cette année-là. Dans l’ensemble, la vieille dame souligne l’esprit de famille qui lui a permis de retourner dans la maison familiale et d’y rester. « Ce qui est bien chez les Libanais, c’est l’affection qu’ils portent à leur famille, dit-elle. J’espère que cela restera en eux. »


Aller de l’avant ?

« Gemmayzé a été transformée en quelque chose de nouveau, affirme Karine Wehbé. Il y a beaucoup de nouvelles personnes qui vivent ici. Tout le monde y vient. C’était bizarre pour moi de voir cet afflux de visiteurs. Je me demandais comment les gens pouvaient venir faire la fête dans ce quartier en sachant ce qui s’était passé ici. C’est bizarre. Rien que dans cette rue, au moins 20 personnes ont perdu la vie. » En même temps, « peut-être que la vie continue ? Je ne sais pas », s’interroge-t-elle. Une chose qui a vraiment changé dans le quartier, c’est le sentiment d’appartenance et de solidarité. « L’explosion a créé des liens, explique la jeune femme. Elle nous a tous mis sur le même chemin. Nous avons vécu le même drame. C’était important. Dans une telle situation, j’avais besoin de sentir que je n’étais pas seule dans ce que je traversais. »

Bien que Karine Wehbé ne soit pas optimiste quant à un changement radical d’état d’esprit chez les Libanais, sa tante semble plus confiante. Elle a conclu l’entretien en partageant ses perspectives pour un Liban renouvelé. « J’ai de l’espoir pour le Liban. Je n’abandonne pas l’espoir du tout. Le Liban est le pays des miracles. J’ai l’intuition que le jour où les (politiciens) corrompus seront partis, le Liban ira mieux... J’espère que Dieu enverra à votre génération de beaux jours. Notre génération a vécu l’âge d’or avant la guerre, mais vous ne l’avez pas encore connu. »

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Trois années ont passé depuis l’explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020. La justice et la vérité continuent de nous échapper, et les promesses de réponses sonnent creux. Pourtant, parmi ces zones d’ombre qui persistent, une lueur d’espoir émerge. Beyrouth, connue pour son art de vivre, son art de recevoir, reprend lentement des couleurs, avec des touristes et des expatriés...

commentaires (1)

Merci pour ce beau témoignage qui porte à la fin un signal positif et optimiste. C'est traumatisant de vivre cette explosion meurtrière à cet âge là. Bon courage et j'espère plus jamais d'explosion au Liban

Ingrid Sabbagh

23 h 40, le 06 août 2023

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Commentaires (1)

  • Merci pour ce beau témoignage qui porte à la fin un signal positif et optimiste. C'est traumatisant de vivre cette explosion meurtrière à cet âge là. Bon courage et j'espère plus jamais d'explosion au Liban

    Ingrid Sabbagh

    23 h 40, le 06 août 2023

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