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Économie - Conjoncture

Comment le secteur privé perçoit l'après-Salamé

Dans le secteur privé, personne ne croit à un vide à la tête de la BDL.

Comment le secteur privé perçoit l'après-Salamé

La rue Weygand, une des principales voies d'accès au centre-ville de Beyrouth. Photo P.H.B.

La fronde menée ces dernières semaines par les quatre vice-gouverneurs de la Banque du Liban (BDL) pour contraindre les autorités à nommer un remplaçant à Riad Salamé à la tête de la banque centrale et amorcer à très court terme un changement de politique monétaire a cueilli à froid la classe dirigeante, les banques et l’opinion publique.

« C’est une danse au bord du précipice », s’exclame le président de l’Association des industriels libanais, Salim Zeenni, fustigeant l’irresponsabilité du gouvernement et le « chantage » à la démission des vice-gouverneurs.

Si le chef de file des industriels est aussi alarmiste, c’est parce que la mobilisation des gouverneurs survient à un moment déjà critique pour un système financier libanais en ruine, avec le départ de l’homme qui l’a façonné pendant trente ans, et les choix de politique monétaire avant et après le déclenchement de la crise en 2019 sont attaqués avec virulence par une partie de l’opinion et de la classe dirigeante.

Pour plusieurs représentants du secteur privé, les vice-gouverneurs, Wassim Mansouri, Bachir Yakzan, Salim Chahine et Alexandre Moradian ont eu raison de chercher à remettre ces choix en question. Mais le timing de leur mobilisation entamée ces dernières semaines ainsi que leur stratégie frontale n’ont pas joué en leur faveur, même s'il semble aujourd'hui qu'une partie de la classe dirigeante semble encline à tenter de satisfaire une de leurs demandes  : celle de trouver un successeur en bonne et due forme à Riad Salamé à une semaine de la fin de son mandat, plutôt que de lui accorder une extension exceptionnelle ou de laisser les rênes aux vice-gouverneurs.

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« Danse au bord du précipice »

Pour le secrétaire général des organismes économiques et président de l’Association des commerçants de Beyrouth, Nicolas Chammas, « les vice-gouverneurs ont eu raison d’ouvrir le débat, les questions de fond qu’ils posent s’inscrivent dans une démarche constructive. Cela dit, ils n’avaient pas besoin d’en faire une condition préalable pour décider de continuer leur travail ou de le suspendre ». Il ajoute que « la situation ubuesque à laquelle le pays fait face est directement liée à la problématique de la politique monétaire en place depuis 30 ans et qui n’a pas été résolue ». Plus catégorique, Salim Zeeny estime qu'il n'est tout simplement  « pas permis qu’un sujet aussi sérieux soit uniquement abordé en fonction de considérations d’ordre politique alors que c’est l’avenir de ce qui reste du système financier libanais qui est en jeu ».

L’Association des banques du Liban (ABL), pourtant très exposée à l’onde de choc potentielle de ce dossier, préfère ne pas commenter la situation de manière exhaustive. « Tout ce qui importe pour l’ABL, c’est que les décisions qui seront prises par les autorités aillent dans le sens de la protection des dépôts bancaires restants, et donc des dépôts des banques enregistrés à la BDL (plusieurs dizaines de milliards de dollars que les réserves de devises de l’institution sont loin de pouvoir couvrir NDLR) », a affirmé le secrétaire général de l’association, Fadi Khalaf. « Toutes les solutions doivent privilégier cet objectif », insiste-t-il.

En coulisses et sous couvert d’anonymat, les dirigeants de banques sont plus loquaces. Certains considèrent que les vice-gouverneurs ont eu raison de donner un coup de pied dans la fourmilière pour être entendus et que les grands axes de la stratégie qu’ils ont proposée pour passer en six mois à un taux de change dollar/livre flottant relayé par une plateforme hors de portée de la banque centrale étaient devenus incontournables.

D’autres regardent d’un très bon œil certaines des mesures préconisées, plus particulièrement la fin programmée de Sayrafa et l’adoption d’ici à fin août d’une loi de contrôle des capitaux, qui donneraient une existence légale aux restrictions bancaires imposées depuis 2019. Les mêmes estiment cependant que les vice-gouverneurs ne peuvent pas chercher à se dérober à leurs responsabilités en abandonnant leur poste, au risque de générer un chaos sans précédent.

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L’arbre qui cache la forêt

Toujours est-il que personne, dans le secteur privé, ne semble disposé à croire à un vide au niveau du gouvernorat de la BDL. « S’il n’y a pas de progrès de l’exécutif pour nommer un nouveau gouverneur, les vice-gouverneurs pourraient démissionner, mais ils resteront à mon avis à leurs postes pour expédier les affaires courantes », anticipe Nicolas Chammas, ajoutant que la démarche leur donnera un « quitus moral » qu’ils recherchent pour la suite des événements.

« Personne ne peut venir dire : ''Désolé, j’arrête le travail ''. Il faut maintenir la continuité des institutions et c’est précisément pour cela qu’il y a quatre vice-gouverneurs », s’agace de son côté Salim Zeenni, jugeant la perspective aussi inacceptable qu’inenvisageable.

Pour autant, le flou qui règne sur ce dossier risque-t-il de faire dévisser de façon dramatique un taux de change qui flotte à un niveau à peu près stable depuis quelque temps (92 000 livres pour un dollar, loi du 1507,5 LL d’avant-crise) ? Les acteurs qui ont accepté de répondre à cette question n’écartent pas ce risque, mais préfèrent aborder le sujet dans un angle plus large.

« Ce qui se passe aujourd’hui n’est pas sorcier : la BDL dépense les dollars qu’elle détient ou qu’elle puise du marché pour que le taux de change reste à peu près stable. La question qui se pose est de savoir si on continue comme ça ou si on laisse flotter le taux. Et ce dernier évoluera en fonction de la façon dont la transition est effectuée », résume Salim Zeenni. « On aurait dû laisser flotter le taux de change depuis le début. La transition aurait été brutale, mais on aurait moins dilapidé de réserves afin de maintenir le taux pour un résultat équivalent », note-t-il encore.

Dans une stratégie présentée la semaine dernière  aux députés, les vices-gouverneurs ont établi une feuille de route articulée sur six mois pour permettre au pays  d'abandonner Sayrafa, la plateforme de change actuelle de la BDL, dont le taux évolue de façon obscure à quelques encablures du marché ; de laisser flotter sa monnaie en relayant son taux grâce à une nouvelle plateforme de change opérée depuis l’étranger ; ou encore de doper les revenus fiscaux de l’État.

Pour Nicolas Chammas, le débat sur le changement de la plateforme de change est l’arbre qui cache la forêt, celle-ci se référant au choix d’injecter ou non des devises sur le marché des changes. « Le pays est face à un choix amer : contenir l’effondrement du taux de change en puisant dans ses réserves de devises ou arrêter de ponctionner l’argent des déposants et laisser le taux s’envoler. Ce dilemme cornélien n’a pas été résolu parce qu’il est l’une des causes directes de la faillite de l’État et des banques du pays », explique-t-il. 

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« En résumé, les racines du problème sont financières et ne pourront être réglées que sous cet angle-là », relève-t-il encore, décrivant un chantier « colossal » s'étendant sur plusieurs années et lourd en termes de conséquences sociales. Il devra commencer par le règlement de la question de la répartition des pertes et aboutir à un système où l’État ne comptera plus sur la banque centrale pour se financer, ce qui correspond à une des préconisations majeures du Fonds monétaire international (FMI) avec qui le Liban est en discussion depuis 2020.

Nicolas Chammas considère, de plus, que la stratégie des vice-gouverneurs comporte plusieurs failles. « Elle cherche déjà à obtenir une couverture parlementaire pour prêter à l’État 1,2 milliard de dollars ponctionnés sur les réserves de devises pour financer son fonctionnement sur les six mois de transition devant aboutir sur un régime de change flottant. Or, la tendance au Parlement est plutôt opposée à toute solution de ce type », dit-il. Dans leurs déclarations publiques, les députés évoquent la nécessité de protéger ce qui reste de dépôts bancaires, mais leurs contradicteurs rappellent qu’ils ont jusqu’ici rechigné à réglementer les restrictions que les banques imposent illégalement aux déposants depuis 2019.

« En second lieu, le fait de croire que le taux de change dollar/livre va pouvoir, au bout de six mois, être réglementé par le seul jeu de l’offre et de la demande sur la nouvelle plateforme est une chimère, même en contraignant les commerces à ne plus accepter que les paiements en livres, comme le préconise la stratégie des vice-gouverneurs », juge encore Nicolas Chammas. Il suggère ainsi que la BDL reste le seul « faiseur de marché » face à une demande croissante de devises de la part d’agents libanais, mais aussi d’autres pays de la région, dont la Syrie. « La meilleure plateforme sans injection de dollars échouera et la pire plateforme avec injection de dollars pourra faire l’affaire dans la situation actuelle », conclut-il, louant néanmoins « sans réserves » les efforts des vice-gouverneurs pour améliorer la gouvernance et la transparence de la plateforme phare à laquelle se réfèrera le marché libanais. 

La fronde menée ces dernières semaines par les quatre vice-gouverneurs de la Banque du Liban (BDL) pour contraindre les autorités à nommer un remplaçant à Riad Salamé à la tête de la banque centrale et amorcer à très court terme un changement de politique monétaire a cueilli à froid la classe dirigeante, les banques et l’opinion publique.
« C’est une danse au bord du précipice...

commentaires (4)

On tente de nous vendre l'idée d'un patronat qui auraient des attentes différentes de l'oligarchie mafio-confessionnelle...trêve de plaisanteries de mauvais goût, qui est dupe ? L'économie libanaise est fondée sur le système bancaire d'une part, et les quelques grands groupes de distribution multi sectorielles avec position quasi-monopolistique de l'autre...au milieu se démènent quelques entrepreneurs manufacturiers, dont souvent les activités sont à l'étranger et les circuits financiers aussi

IBN KHALDOUN

14 h 55, le 26 juillet 2023

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Commentaires (4)

  • On tente de nous vendre l'idée d'un patronat qui auraient des attentes différentes de l'oligarchie mafio-confessionnelle...trêve de plaisanteries de mauvais goût, qui est dupe ? L'économie libanaise est fondée sur le système bancaire d'une part, et les quelques grands groupes de distribution multi sectorielles avec position quasi-monopolistique de l'autre...au milieu se démènent quelques entrepreneurs manufacturiers, dont souvent les activités sont à l'étranger et les circuits financiers aussi

    IBN KHALDOUN

    14 h 55, le 26 juillet 2023

  • Comment le secteur privé perçoit l’après Salamé? Cela dépens de quel cote il se trouve. Ceux qui ont toujours profité du système doivent trembler, pendant que ceux qui ont été écarté, vivent dans l’espoir de voir tout ce monde mafieux et traîtres disparaître à jamais. Malheureusement ils ne sont pas très nombreux.

    Sissi zayyat

    11 h 21, le 26 juillet 2023

  • Cet article est le porte parole de ceux qui nous ont spoliés

    Massabki Alice

    07 h 21, le 26 juillet 2023

  • Où sont les quelques miliards de dollars venus de l'étranger cet été ???

    Fallah Jean

    19 h 12, le 25 juillet 2023

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