À la veille de l’arrivée à Beyrouth de l’envoyé présidentiel français Jean-Yves Le Drian, les spéculations sur le contenu de sa nouvelle mission se multiplient. D’ailleurs, les versions qui ont circulé dans les médias sur la teneur de la dernière réunion du groupe des 5 (France, États-Unis, Égypte, Arabie saoudite et Qatar) à Doha, le 17 juillet, sont différentes les unes des autres. Le seul point commun reste l’impression que l’élan international en faveur de l’élection d’un nouveau président au Liban a pris une pause. Il est vrai que, comme le disent les plus optimistes, il y a eu un petit progrès car lors de la première réunion de cette commission, en février dernier, aucun communiqué commun n’avait été publié, alors que cette fois il y en a eu un. Mais aucun autre progrès visible n’a été enregistré, car le communiqué n’évoque pas la possibilité d’organiser un dialogue interlibanais sous un parrainage international ou arabe, et il n’avance aucune idée nouvelle concernant l’élection d’un nouveau président.
Au sein du Hezbollah, le communiqué a fait l’objet d’un examen approfondi et chaque mot a été longuement étudié, car, selon des proches du parti chiite, ceux qui l’ont écrit ont dû les peser soigneusement pour envoyer ainsi aux protagonistes des messages déchiffrables. Après ces concertations, le Hezbollah a donc abouti à la conclusion suivante : ses craintes d’un manque d’enthousiasme international et arabe pour pousser vers l’élection d’un nouveau président se sont vérifiées. En dépit des derniers développements sur la scène régionale, notamment les ententes conclues par l’Arabie saoudite avec d’une part l’Iran et de l’autre la Syrie, le Liban n’est donc pas sur l’agenda international et régional. Plus même, le Hezbollah est convaincu que le Liban continue à faire l’objet d’un bras de fer international et régional. Contrairement à ce qu’on a cru être une tendance à l’apaisement dans la région, les différents acteurs régionaux et internationaux continuent, selon la lecture de la formation chiite, à y mener une bataille à « fleurets mouchetés », sans véritable intention de détruire l’adversaire, mais avec une volonté claire de ne pas le laisser gagner. D’ailleurs, tous les dossiers conflictuels qui devaient en principe être placés sur la voie du règlement continuent de piétiner, qu’il s’agisse de la guerre au Yémen ou même de la situation politique en Irak et enfin du conflit qui se poursuit dans le nord de la Syrie et qui connaît actuellement un regain de violence.
La tendance à l’apaisement se fait donc attendre et si au Yémen, par exemple, les affrontements ont baissé d’intensité, aucun problème de fond n’a été réglé. Au contraire, pour le Hezbollah, il est clair que les États-Unis ont décidé de réagir pour continuer à contrôler la situation dans la région. Le Hezbollah est ainsi convaincu que contrairement à ce qui a été dit lors de l’annonce de l’entente entre Riyad et Téhéran sous le parrainage de Pékin et du rapprochement entre la Syrie et l’Arabie sur une impulsion russe, les États-Unis n’étaient pas vraiment favorables à ces démarches. Ils ne s’y sont pas opposés, mais ils ont multiplié les entraves pour qu’elles ne se traduisent pas concrètement. Du point de vue du Hezbollah, au cours des dernières semaines, les Américains ont donc sciemment entravé l’exécution des ententes récemment conclues. Toujours selon le parti chiite, cela ne signifie pas que les Américains veulent la guerre, mais ils souhaitent plutôt garder toutes les cartes en main, dans le cadre des négociations qu’ils mènent lentement et discrètement avec l’Iran. Ces négociations sont d’ailleurs ardues parce qu’après l’expérience de l’accord conclu en 2015 – qui n’a pas été totalement appliqué avant que l’administration de Donald Trump s’en retire en 2018 – n’est pas encourageante, et les deux camps n’ont pas confiance l’un dans l’autre. De plus, les Iraniens se demandent s’ils ont intérêt à conclure un accord avec les Américains alors que ce pays est à la veille d’une nouvelle élection présidentielle, en novembre 2024, qui pourrait ramener les républicains et Trump lui-même au pouvoir. De son côté, l’administration de Joe Biden hésite à donner des avantages à la République islamique alors qu’elle n’a pas encore pu obtenir des concessions significatives, notamment au sujet de la sécurité d’Israël.
Pour toutes ces raisons, le Hezbollah est convaincu que si les Libanais attendent une solution venue de l’extérieur, cela devrait prendre du temps, le Liban ne faisant pas partie des dossiers prioritaires. De plus, rien ne dit que les solutions, le moment venu, seront en faveur du Liban, sachant que la priorité absolue pour les Américains, toujours selon ce que dit le Hezbollah, c’est de « pousser le pays du Cèdre à régler son contentieux avec les Israéliens et à renoncer, du même coup, à ses éléments de force, comme la résistance ».
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le Hezbollah a choisi d’appuyer la candidature du chef des Marada, Sleiman Frangié, à la présidentielle, dans le but de préserver les rapports de force actuels et de permettre aux institutions de l’État de continuer à fonctionner, même au ralenti, en attendant l’heure des solutions. Il n’a toutefois pas réussi à convaincre son allié chrétien, le CPL, de le suivre, tout comme le président de la Chambre, Nabih Berry, n’a pas réussi à pousser son partenaire druze Walid Joumblatt à adopter la candidature de Frangié. Au contraire, ce choix lui a valu de violentes critiques de la part du parti aouniste et des réserves de la part de Joumblatt qui a estimé qu’on ne peut pas élire un président maronite sans un aval chrétien.
Aujourd’hui, après le communiqué publié à l’issue de la réunion du groupe des cinq et le fait qu’aucune nouvelle réunion n’est prévue avant le mois de septembre, le Hezbollah estime qu’il serait peut-être préférable d’avoir un président sûr (à ses yeux), qui assure une protection minimale au pays, au lieu de laisser les institutions étatiques s’effriter l’une après l’autre et d’ouvrir la porte à des solutions qui ne seraient pas, du point de vue du parti chiite, en faveur du Liban. Car, pour la première fois depuis des années, le Hezbollah reconnaît une inquiétude pour l’avenir...



Entre les articles toujours lunaires de Mme Haddad, et le sens de l'humour (noir) malsain du hezb, on croit rêver, un ange passe...
15 h 10, le 26 juillet 2023