Entretiens

Sédar Senghor et les arts. Réinventer l’universel

Le musée parisien du Quai Branly propose depuis le 7 février, et jusqu’au 19 novembre 2023, une exposition autour du personnage de Senghor, dans une perspective plus englobante que celle de la francophonie. Son intitulé, Senghor et les arts. Réinventer l’universel, présente une approche nouvelle et stimulante de la trajectoire culturelle, politique et artistique du poète.

Sédar Senghor et les arts. Réinventer l’universel

© Ozkok / Sipa

Les photographies de l’exposition Art Nègre, à Dakar en 1956, les dessins de l’École des arts fondée par Senghor, les archives de la Manufacture nationale de la tapisserie de Thiès, mais aussi les affiches d’exposition comme celle de Soulages au musée Dynamique en 1974, ou encore les tableaux d’André Masson, Hans Hartung ou Maria Helena Vieira da Silva, nous plongent dans la complexité d’une pensée qui a renouvelé les paradigmes de l’universalisme et de l’articulation entre la politique et les arts.

Le parcours de l’exposition revient sur les différents jalons de l’entreprise intellectuelle senghorienne, avec les années de l’entre-deux guerres, lorsqu’aux côtés d’Aimé Césaire, de Léon-Gontran Damas, de Jane et Paulette Nardal entre autres, l’auteur pose les fondements moraux et esthétiques de la négritude. Ensuite, le temps des avant-gardes artistiques, avec la découverte du surréalisme et la fréquentation des ateliers de l’École de Paris. Puis la décolonisation et l’indépendance du Sénégal confrontent l’homme de lettres à ses responsabilités d’homme d’État. Enfin, c’est le temps des héritages qui se perpétuent dans les questionnements des artistes et penseurs contemporains.

Le visiteur est amené à s’interroger sur la construction de cette pensée agissante qui s’exprime dans les poèmes de Senghor, et qui esquisse une pensée universaliste qui jusqu’ici avait été essentiellement menée dans une perspective européenne. « Ma négritude est truelle à la main », écrit-il dans son Élégie des alizés. « Ma tâche est d’éveiller mon peuple aux futurs flamboyants / Ma joie de créer des images pour le nourrir, ô lumières rythmées de la parole ! »

Au fil des vidéos, des manuscrits, des livres d’arts et autres documents de l’exposition, émergent les problématiques du dialogue des cultures, de la circulation des œuvres et de l’usage du patrimoine. D’un point de vue plus littéraire, l’exposition actuelle du musée Branly permet de reconsidérer les fondements des travaux de recherche sur la francophonie, encore trop souvent envisagée dans une approche comparatiste, ce qui semble réducteur pour envisager une œuvre dans son ensemble. Sarah Frioux-Salgas propose un éclairage intéressant sur cette exposition ambitieuse.

Quelles sont les différentes sources des archives présentées dans l’exposition ?

Nous présentons des pièces conservées au musée du quai Branly, mais aussi des éléments issus de la donation de Jean-Gérard Bosio, notamment des archives importantes relatives à la diplomatie culturelle du président Senghor, dont il a été le conseiller. D’autres documents proviennent de la BNF, par exemple les photographies des représentations au théâtre national Daniel Sorano, à Dakar. Enfin, d’autres éléments proviennent du musée de Neuchâtel, en Suisse, dont Jean Gabus a longtemps été directeur. Or ce dernier a collaboré activement avec le Sénégal à travers un certain nombre de projets, comme le musée Dynamique, inauguré en 1966 pendant le Festival mondial des arts nègres, ou le musée des civilisations noires.

Nos archives sont donc françaises, suisses et sénégalaises, comme par exemple l’affiche de la performance du laboratoire Agit’Art de 1988.

À travers les archives présentées, quels sont les trois axes majeurs que l’on peut retenir dans la trajectoire de l’engagement culturel de Senghor ?

Senghor va fonder des lieux de création, et des espaces pour que les artistes puissent se former, comme l’école des arts de Dakar, l’école de danse de Germaine Acogny, ou la manufacture nationale de tapisserie de Thiès. Il va également créer des lieux de diffusion de ces arts, c’est-à-dire des musées et le théâtre Daniel Serano. Son troisième niveau d’engagement pourrait être considéré comme de la diplomatie culturelle : il a souhaité mettre en avant la création sénégalaise à l’étranger, en organisant notamment des expositions comme celle de 1974 sur l’art sénégalais, ou en encourageant la tournée des troupes du théâtre national. D’une certaine manière, on peut dire que Senghor considérait ces artistes comme des ambassadeurs du Sénégal.

Dans la conception de l’exposition, quelle est la place de l’œuvre littéraire de Senghor ?

Une section complète est consacrée à son œuvre littéraire, et elle s’interroge sur la question de l’universel, et sa redéfinition. On y expose un certain nombre de poèmes illustrés par des artistes du monde entier, comme Chagall, Soulages, Zao Wou Ki, ou Alfred Manessier. Il nous semblait essentiel de questionner l’intitulé de l’exposition « Réinventer l’universel », en montrant comment Senghor, à l’échelle de son pays, a réussi à faire entrer les artistes dans une nouvelle écriture de l’histoire de l’art. L’idée était d’ouvrir cette écriture de l’art et des arts au continent africain, alors qu’elle était jusqu’ici très occidentale.

Il s’agit en parallèle de voir comment, à sa propre échelle, l’auteur va élargir sa création poétique et ses relations, par ses liens avec des artistes non sénégalais et non africains, cet aspect nous a semblé essentiel.

Au fil de l’exposition, sont partagés un certain nombre de poèmes lus par Senghor lui-même ou par ses compagnons du mouvement de la Négritude. Et cela fait toujours du bien aux visiteurs d’entendre de la poésie, comme par exemple le poème « Élégie à Martin Luther King » qui est bouleversant.

Pouvez-vous nous dire dans quelle mesure votre travail de commissariat sur cette exposition vous a permis de découvrir des aspects inattendus ou surprenants de Senghor ?

Au départ, je n’étais pas particulièrement intéressée par la poésie de Senghor, mais j’ai été très sensible à ses élégies. J’ai également découvert les dialogues qu’il a pu mener avec différents artistes qui n’allaient pas forcément dans son sens, notamment autour de la notion d’universalisme. Ces échanges concernaient essentiellement les intellectuels liés à la revue Présence africaine, et les fondements de leurs désaccords sont particulièrement intéressants. Son intervention à la Sorbonne lors du premier Congrès international des artistes et des écrivains noirs en 1956, que je n’avais jamais lue auparavant, m’a semblé très forte.

Dans quelle mesure l’exposition met-elle en valeur l’engagement politique de Senghor ?

Elle met en valeur le lien entre le politique et le culturel, ce qu’il exprime clairement dans son discours de 56, les considérant comme indissociables. Il s’agit d’un engagement à la Malraux, au Sénégal, avec un soutien très fort à la culture, qui passe par une nécessité d’investir dans ce domaine. L’un des enjeux de l’exposition est de montrer l’importance de la politique culturelle de Senghor, à l’échelle de son pays et sur un plan international, car il a tenté d’être en dialogue avec le monde entier à travers ses artistes.

Votre approche semble proposer un renversement de l’approche de Senghor, proposant de dépasser une perspective qui envisage son œuvre et son engagement au-delà de son héritage culturel français.

En effet, cela fait longtemps que l’on associe Senghor à la francophonie, et là l’idée est de montrer qu’il n’est pas uniquement un poète francophone et lié à la France. Il a mené une politique très forte dans son pays, il a eu des relations avec la France mais aussi avec l’Europe de l’Est, les États-Unis : il ne s’est pas cantonné à avoir des relations diplomatiques et culturelles avec l’ancien colonisateur.

On a souhaité mettre en valeur la dimension complexe du personnage qui a essayé de réinventer la place du Sénégal dans le monde, et aussi la place de l’Afrique, notamment avec le premier festival mondial des arts nègres de Dakar, en 1966.

Il faut complètement s’émanciper d’une approche francophone de Senghor, c’est toujours un peu une facilité post-coloniale, or il faut restituer autrement les auteurs des anciennes colonies françaises, selon leurs propres enjeux et leurs propres cultures. Le livre d’Elara Bertho, Senghor (PUF, 2023), est très éclairant à ce sujet. Ce qui est intéressant dans la recherche, c’est de s’émanciper d’une manière d’écrire les choses, d’utiliser ce qu’il y a d’intéressant, et de dévier. Il s’agit bien de s’écarter d’un regard francophone sur Senghor.

Quelles sont les pièces coup de cœur que vous recommandez dans l’exposition Senghor et les arts. Réinventer l’universel ?

J’ai beaucoup aimé l’affiche de la performance du laboratoire Agit’Art (NDLR : lieu d’expérimentation artistique installé à Dakar depuis 1974), elle est très puissante, et c’est difficile d’avoir des traces d’une performance !

Le grand tableau d’Alfred Massenier qui illustre l’« Élegie de Martin Luther King » est très émouvant, de même que les plans du musée des civilisations noires. Ces plans d’architecture, qui précèdent presque le musée Branly, racontent des aspects intéressants de la politique menée et de sa diversité d’approche, très avant-gardiste.

La vidéo de Cheikh Ndiaye et de sa collègue suisse Laurence Bonvin au sujet du CICES (Centre International du Commerce Extérieur du Sénégal), qui clôt le parcours du visiteur, me paraît très réussie. Pour finir, une mention spéciale aux tout premiers poèmes de l’auteur !

Les photographies de l’exposition Art Nègre, à Dakar en 1956, les dessins de l’École des arts fondée par Senghor, les archives de la Manufacture nationale de la tapisserie de Thiès, mais aussi les affiches d’exposition comme celle de Soulages au musée Dynamique en 1974, ou encore les tableaux d’André Masson, Hans Hartung ou Maria Helena Vieira da Silva, nous plongent dans la...
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