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Moyen-Orient - ECLAIRAGE

Au Soudan, les islamistes font pression sur le général Burhane

Depuis la dictature du général Omar el-Bachir, les islamistes ont eu la haute main sur les institutions politiques soudanaises.

Au Soudan, les islamistes font pression sur le général Burhane

Des musulma n s soudanais écoutant le sermon de l'imam pen dant le mois du ramadan, dans une mosquée de Khartoum, le 24 mai 2019. Photo AFP

Plus de six semaines après le début de la guerre entre le général Abdel Fattah al-Burhane et son ancien adjoint Mohammad Hamdane Dagalo, un nouveau front s'est ouvert contre le chef de l’armée, celui des islamistes décidés à en finir avec un officier qu'ils jugent trop conciliant avec l'ennemi. Car, s’ils ont jusqu’à présent toléré Burhane, ils veulent désormais reprendre le contrôle.

Sous la dictature du général Omar el-Bachir, arrivé au pouvoir par un putsch en 1989, les islamistes avaient en effet la haute main sur les institutions politiques soudanaises, jusqu’à tenir des places de choix dans l’armée et les renseignements, sous le regard favorable de l’Arabie saoudite. « Bachir a affaibli l'armée en éliminant les non-islamistes et en donnant la plus grande partie du commandement aux islamistes, afin de protéger son régime contre un coup d'État », explique à L’OLJ un membre de la plateforme d’information Sudan in the News qui préfère garder l'anonymat pour des raisons de sécurité. Les islamistes ont alors développé un immense réseau financier, commercial et politique.

En 2019, quand l'armée a été forcée de démettre Bachir sous la pression de la rue, les islamistes ont dû se résoudre à faire profil bas. Le parti du Congrès national de l'ancien homme fort a été interdit et plusieurs responsables de sa dictature ont été mis en prison. Soucieuse d'apaiser la rue et la communauté internationale, l'armée a choisi « un officier inconnu » – le général Burhane – pour prendre, de fait, la tête du pays, assure le chercheur Alex de Waal à l’AFP. En 67 ans d’indépendance, le Soudan a passé plus de 55 années sous la coupe des généraux, rappelle le Rift Valley Institute, soulignant que « la politique soudanaise est donc intrinsèquement militarisée et l'armée est une institution politisée ».

Ancrage politique historique

Dans sa nouvelle position à la direction civile et militaire mise sur pied pour assurer une transition démocratique, le général Burhane a tenu à donner des gages à la communauté internationale en prenant ses distances avec l'ancien régime. Il s'est alors mis à multiplier les déclarations hostiles aux islamistes et aux anciens hauts responsables, notamment au Congrès national. Mais l’ancrage des loyalistes du dictateur déchu dans les institutions a empêché leur exclusion totale durant la tentative succincte de transition démocratique. Après le coup de 2019, « les gens du réseau n’ont été éliminés qu’à moitié », affirme à L’OLJ Amir Khan, fondateur et directeur de Valent Project, une société qui enquête sur la désinformation en temps de conflits.

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« Burhane a dû céder aux pressions des islamistes, encore puissants dans l'appareil sécuritaire », abonde à l’AFP Amir Babiker, rédacteur en chef du site Mouwatinoun, qui suit l'actualité de la Corne de l'Afrique. Le militaire s’est ainsi opposé aux poursuites judiciaires contre les loyalistes de l’ancien gouvernement, et a refusé le transfert de Bachir à La Haye. Pour satisfaire les islamistes, il a même mené un putsch le 25 octobre 2021, quelques jours avant la date théorique de la remise complète du pouvoir aux civils.

Ce coup d'État a en outre permis de geler la commission chargée de démanteler les réseaux - notamment économiques – construits sous le général Bachir. Et depuis le putsch, la désinformation chez les islamistes « a explosé » en vue de simuler leur légitimité face aux Occidentaux, selon Amir Khan. Alors qu’ils affirment concentrer 40 à 50 % de soutien populaire, « les chiffres officiels démontrent qu’ils n'en ont pas plus de 2 à 3 % », explique le chercheur.

Influence persistante

Si de nombreux Soudanais accusent les islamistes d’être à la source du début des hostilités entre les généraux Burhane et Dagalo, dit Hemetti, « la situation n’est pas assez claire pour savoir à quel point les islamistes profitent du conflit », souligne à L'OLJ Eric Reeves, chercheur résident au Rift Valley Institute. Les islamistes n’ont pourtant pas tardé à afficher leur soutien au chef de l’armée lorsque la guerre a éclaté à Khartoum, le 15 avril. Le Congrès national a publié un communiqué pour affirmer son soutien aux forces régulières, dans lesquelles il est prédominant.

D’après leurs publications numériques – comprenant, entre autres, de fausses informations créées à l’aide de l’intelligence artificielle –, les islamistes ont soutenu le général Burhane qui représentait alors leur meilleur espoir de redevenir prépondérants dans le système soudanais. Parmi eux, Ahmed Yousef, qui possédait un programme télévisé durant le régime de Bachir, a qualifié de « jihad » le combat contre les Forces de soutien rapide (FSR) de Hemetti, lors d’un entretien à la chaîne satellite arabophone Alqanat9TV, basée en Turquie. De nombreuses déclarations publiques, dont celles d’Ahmad Haroun, ancien chef des « Kezans », terme utilisé pour décrire les loyalistes islamistes soutenant Bachir, s’orientaient également en faveur du chef de l’armée régulière. En outre, de nombreux loyalistes de l’ancien régime se sont évadés de la prison de Kober peu après le début des hostilités, sans signe apparent de recherche active des fugitifs par l’armée.

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Par qui le général al-Burhane a-t-il remplacé Hemetti ?

À l'heure actuelle, Abdel Fattah al-Burhane se retrouve cependant en porte-à-faux. Les islamistes l'accusent d'être trop conciliant avec le général Dagalo, et rappellent inlassablement que les deux hommes ont combattu ensemble au Darfour dans les années 2000 alors que Hemetti était milicien à la solde de Bachir. Les télévisions des islamistes et des pro-Bachir – toutes basées à l'étranger –  reprochent désormais au général Burhane d'avoir été le marchepied des paramilitaires et de Dagalo, mais aussi de leur avoir offert armes et financements sur un plateau. Les islamistes «exploitent les circonstances exceptionnelles pour garantir leur place sur la future scène politique », explique à l'AFP Othmane al-Mirghani, dirigeant du quotidien indépendant al-Tayar.

« Un pion sur l’échiquier politique soudanais »

Leur retour en force a été mis en lumière par un coup d'éclat : la lettre envoyée vendredi par le général Burhane au secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres pour demander le remplacement de son émissaire au Soudan, Volker Perthes, bête noire des islamistes, qui manifestent depuis des mois aux cris de « Volker, dégage ». Reprenant leurs charges à son compte, le chef de l’armée a accusé le diplomate d’être « une partie et non plus un médiateur » qui aurait, par « ses mensonges », dûment « encouragé » le général Dagalo à « lancer ses opérations militaires ».

Même s'il a satisfait à une demande des islamistes, le général Burhane ne reste qu'« un pion sur l'échiquier politique soudanais », prévient M. Mirghani. L'homme qui ne s'est jamais illustré comme un orateur de talent a « plusieurs handicaps », note en effet Alex de Waal. « Contrairement à Dagalo et Bachir avant lui, il n'a pas de ressources financières propres pour mettre au point des accords politiques », affirme ce spécialiste du Soudan. C'est pour cela qu'« il a toujours été forcé de marchander avec les militaires entrepreneurs et les sbires de la vieille garde pour toutes les décisions importantes ». « C'est un militaire : sa mission se termine avec chaque campagne. Et il pourrait en être de même avec cette guerre », assure M. Mirghani. 

Plus de six semaines après le début de la guerre entre le général Abdel Fattah al-Burhane et son ancien adjoint Mohammad Hamdane Dagalo, un nouveau front s'est ouvert contre le chef de l’armée, celui des islamistes décidés à en finir avec un officier qu'ils jugent trop conciliant avec l'ennemi. Car, s’ils ont jusqu’à présent toléré Burhane, ils veulent désormais reprendre le...
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