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Environnement - Pollution de la mer au Liban

À Sultan Ibrahim, les pêcheurs pris en tenaille entre les déchets et les eaux usées

Les familles vivant de la pêche à Ghobeiry subissent de plein fouet les conséquences économiques et sanitaires d’un transfert de deux grandes bouches d’égout de Ramlet el-Baïda jusqu’à leur plage.

À Sultan Ibrahim, les pêcheurs pris en tenaille entre les déchets et les eaux usées

Les jeunes pêcheurs placent des cages en fer remplies d’algues douces au fond des eaux afin d'attirer les poissons. Photo Mohammad Yassine

À la sortie sud de Beyrouth, après les luxueux complexes touristiques alignés sur la côte, les baraquements s’entassent au milieu de la poussière des pots d’échappement, à l’entrée de la banlieue de Ghobeiry. En descendant vers la mer par des ruelles tortueuses, l’odeur nauséabonde des égouts mêlée aux poubelles envahit l’atmosphère, sous le soleil tapant de cet après-midi de mai. Sur le rivage, les vagues molles déposent des résidus noirs. Ici, à Sultan Ibrahim, une population de pêcheurs vit en bordure de sable. Déjà affectés par la proximité de la décharge officielle de Costa Brava, dont une partie finit dans la mer, les pêcheurs s’empressent d’extraire le peu de ressources maritimes encore disponibles, avant que le courant n’amène les eaux usées d’une bonne partie de la capitale, recrachées par deux grosses bouches d’égout sur leur plage.


Les deux arrivées d\'égouts principales de Beyrouth transférées il y a deux ans près du modeste point de pêche de Sultan Ibrahim. Photo Mohammad Yassine

« Mon père était pêcheur comme moi, mais il a vécu des jours meilleurs », raconte à L’Orient-Le Jour Idriss, sexagénaire. Comme les autres habitants du coin, Idriss a été déplacé vers cette localité au début de la guerre libanaise (1975-1990), venant du quartier de la Quarantaine, sur le littoral nord de Beyrouth. Aux charmants petits chalets de vacanciers qui se trouvaient alors sur la plage appelée Jnah-Saint-Simon ont succédé les fragiles habitations en béton construites à la va-vite pour les déplacés débarqués à Sultan Ibrahim. « Nos maisons sont liées à la mer comme par un cordon ombilical », explique Idriss, une ancre de marin accrochée au cou sur une chaîne en argent. Pour lui comme pour les plus jeunes, pas question de renoncer à leur vocation, même si depuis quelque temps les conditions de vie et de travail sont devenues très difficiles, entre la crise économique et la pollution des eaux.

Idriss, pêcheur sexagénaire, une des voix du mouvement de contestation. Photo Mohammad Yassine

Des arrivées d’égout déplacées... mais toujours non traitées
Ces bouches d’égout se déversaient, il y a encore peu de temps, sur la plage de Ramlet el-Baïda, un peu plus au nord, en pleine capitale. En 2019, Mohammad Ghaddar, propriétaire d’un terrain sur lequel il envisagerait de bâtir une station balnéaire à côté de l’hôtel controversé du Lancaster Eden Bay, est parvenu, suite à une décision de justice, à obtenir le transfert de l’arrivée des eaux usées vers le modeste point de pêche de Sultan Ibrahim.

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« Après avoir intenté un procès à la municipalité de Beyrouth, réclamant le paiement d’une amende de 10 000 dollars par jour de dédommagement pour les pertes encourues en raison de la pollution causée par les bouches d’eaux usées sur son terrain, Mohammad Ghaddar a convenu avec le mohafez de Beyrouth (président de l’autorité exécutive de la capitale) de prendre à sa propre charge les frais du transfert, révèle à L’Orient-Le Jour Mohammad Ayoub, militant écologiste. M. Ghaddar se serait ensuite arrangé pour partager ces frais avec Wissam Achour, propriétaire du Lancaster Eden Bay, lui aussi affecté par l’arrivée des eaux usées. »

Contacté par L’OLJ, le mohafez de Beyrouth, Marwan Abboud (nommé en 2020), a refusé de se prononcer sur l’affaire, affirmant que la décision relevait des autorités judiciaires. Wissam Achour n’a, quant à lui, pas donné suite aux messages de la rédaction sur son site internet, et aucun responsable de son établissement hôtelier Lancaster Eden Bay n’a souhaité s’exprimer sur le sujet.

L'hôtel Eden Bay dont le propriétaire Wissam Achour a contribué aux frais de transfert des arrivées d'égouts de sa plage vers Sultan Ibrahim. Photo Mohammad Yassine

Président de l’association Nahnoo pour l’élaboration participative des politiques publiques, Mohammad Ayoub pointe du doigt la corruption des autorités et rappelle que l’existence d’Eden Bay, tout comme le futur projet de M. Ghaddar, constituent des « violations de la loi sur le domaine maritime public ». Depuis 1925, un décret interdit en effet toute construction permanente sur le domaine public maritime, à plus forte raison quand il s’agit d’une plage de sable, ainsi que tout ce qui brise la continuité de la côte libanaise.

Les effets d’une double pollution
Le transfert des égouts d’Eden Bay à Sultan Ibrahim n’a pas été accompagné d’une étude d’impact environnemental ayant été approuvée par le ministère de l’Environnement, comme pour tout projet de cette envergure, précise Mohammad Ayoub. Le 20 mars dernier, les quelque 150 pêcheurs de Sultan Ibrahim manifestaient pour revendiquer leurs droits à des dédommagements face aux conséquences néfastes des eaux usées sur leur travail et leur santé.


La pollution apparente sur les rochers artificiels suite au transfert des égouts vers le point de pêche de Sultan Ibrahim. Photo Mohammad Yassine

« Depuis le transfert des arrivées d’égouts, nous, pêcheurs, souffrons d’infections cutanées et de maladies de peau, s’indigne Idriss. Nos faibles revenus ne suffisent pas pour nous soigner et nous n’avons pas de couverture médicale ! »

Experte des fonds marins et directrice de l’ONG Diaries of the Ocean, Jina Talj confirme les dangers des eaux usées. « Il y a deux types de pollution provenant des eaux usées, bactériologique et chimique, explique-t-elle. La matière organique provoque un manque d’oxygène dans l’eau et la multiplication de certaines algues qui colonisent le milieu marin et tue toute autre forme de vie. D’autre part, les bactéries charriées par les eaux usées causent des maladies et des infections. L’effet de cette pollution sur la faune marine est très important à l’endroit même du déversement des eaux usées, mais se réduit drastiquement dès qu’on s’en éloigne un peu. »

Elle poursuit : « Les matières chimiques rejetées dans les eaux usées sont de loin plus dangereuses que les matières organiques. Elles proviennent entre autres des produits ménagers utilisés dans les maisons et jetées dans les égouts. Sans compter les usines qui sont reliées à ces réseaux d’égouts, et dont les rejets dangereux ne sont pas traités. Ces matières sont d’autant plus problématiques qu’elles ne sont ni visibles ni détectables par l’odorat. Alors que la pollution bactériologique provoque généralement des maladies bénignes comme les maux gastriques ou les diarrhées, les produits chimiques s’accumulent dans le corps et leurs conséquences peuvent être désastreuses. »

De moins en moins de poissons
L’effet de cette pollution sur la mer, Idriss le vit au jour le jour. « Il y a de moins en moins de poissons », déplore-t-il. Ce pêcheur qui vit à Sultan Ibrahim depuis plus de 50 ans dénonce notamment la destruction de nombreux rochers abritant les écosystèmes indispensables à la vie des poissons, lors du remblayage de la côte pour l’installation des égouts.

« Nous ne pouvons plus pêcher tout le temps », soutient-il. Les rares jours où les eaux ne sont pas complètement troubles, les plus vieux sortent les cannes à pêche et les filets, tandis que les plus jeunes enfilent masques et combinaisons pour installer au fond de l’eau des cages en fer remplies d’algues vertes glanées sur les quelques rochers restants, afin d’appâter les poissons. Si la prise est bonne, les compères installent des tables au bord de la route, créant un « souk des poissons » improvisé pour vendre leur marchandise aux passants.

« La solution à notre problème est simple pourtant… Il suffit d’installer des stations d’épuration pour traiter les eaux usées avant que celles-ci ne se déversent dans la mer », clame Idriss. Lancé il y a près de trente ans, le projet de création de deux stations de pompage et d’épuration des eaux usées à Sultan Ibrahim et Bourj Hammoud n’a jamais vu le jour, rappelle le militant écologiste Mohammad Ayoub. 

À la sortie sud de Beyrouth, après les luxueux complexes touristiques alignés sur la côte, les baraquements s’entassent au milieu de la poussière des pots d’échappement, à l’entrée de la banlieue de Ghobeiry. En descendant vers la mer par des ruelles tortueuses, l’odeur nauséabonde des égouts mêlée aux poubelles envahit l’atmosphère, sous le soleil tapant de cet après-midi...
commentaires (7)

Transformer notre pays en poubelles dangereuses pour les futures générations et rendant malade la population semble laisser nos gouvernants froids. Un homme est mort ayant mangé à Batroun du poisson cru. C'est abominable

Naila Kettaneh-kunigk

11 h 27, le 27 mai 2023

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Commentaires (7)

  • Transformer notre pays en poubelles dangereuses pour les futures générations et rendant malade la population semble laisser nos gouvernants froids. Un homme est mort ayant mangé à Batroun du poisson cru. C'est abominable

    Naila Kettaneh-kunigk

    11 h 27, le 27 mai 2023

  • On ne peut pas dire que nos dirigeants ne font rien pour l’environnement. Leur stratégie est qu’en affamant le peuple, celui-ci fera moins caca, et donc rejettera moins d’eaux usées dans la mer. Vive le “Liban Fort”!

    Gros Gnon

    05 h 56, le 27 mai 2023

  • Pollution au Liban??? Nous pas connaitre... Liban bo, non Pollution.... croi moix

    Wlek Sanferlou

    05 h 24, le 27 mai 2023

  • Comme on dit en anglais : pour être « up to date » au Liban, c'est porté le BIKINI et pollué au max. Terre et mer ...

    aliosha

    20 h 56, le 26 mai 2023

  • Suite….Nous sommes approchés de l’eau car la côte est rocheuse. Première surprise : la mer est couverte de détritus sur 10 à 15 mètres à la surface. Je pensais avec mon épouse qu’en plongeant sous cette surface nous sortirons plus loin là où l’eau est plus propre. Et la la deuxième surprise nous attendait: le fond sur deux mètres est aussi pollué…. Une véritable poubelle immergée…..nous avons pu sortir un peu plus loin pour respirer. Nous avons pris le chemin de retour ….définitif. L’appartement est vendu. Nous laissons aux libanais leur mer poubelle et aux dirigeants libanais le pays qu’ils méritent.

    HIJAZI ABDULRAHIM

    19 h 15, le 26 mai 2023

  • Il y a plus de 20 ans nous avons acheté un appartement situé dans la baie de Damour entre l’ancien palais Chamoun et l’ancien palais Oueini a Saadyate. La seule baie qui n’a pas de raffinerie dans le coin . Notre rêve d’enfance et d’adolescent était de pouvoir nager dans cette très belle baie. Équipés de Palme masque et tuba

    HIJAZI ABDULRAHIM

    19 h 07, le 26 mai 2023

  • LE leadership Sunnite , Chiite , Maronite , Orthodoxe , Druze fait profil bas très, très bas , l’important c’est de régler le problème : de L’ INTERDICTION DU MAILLOT A SAÏDA …..

    aliosha

    09 h 29, le 26 mai 2023

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