Le point de vue de... Le point de vue de Wissam Saadé

Liban : l’emprise du néant politique

Liban : l’emprise du néant politique

D.R.

Contre qui exprimer sa colère ou diriger sa révolte ? Sommes-nous réduits à nous insurger contre un néant qui nous murmure et nous possède ?

Avant octobre 2019, plusieurs forces politiques dirigeaient le pouvoir, mais le Hezbollah était prédominant et imposait sa volonté sur les institutions, dictant ce qui était permis ou non. Lorsque le cabinet Hariri a finalement démissionné sous la pression des manifestations populaires, un vide de pouvoir béant a été créé et demeure toujours aujourd’hui, sans solution trouvée. De plus, la désintégration du mouvement populaire a laissé encore plus de place au vide dans les arènes du pouvoir. L’illusion d’une mobilisation permanente devait finir par se retourner contre le mouvement lui-même et l’assécher. Le slogan d’un « gouvernement technocratique avec des prérogatives législatives » qui sonnait creux, était accompagné de l’impossibilité de voir émerger une figure charismatique à la tête du mouvement de masse. D’ailleurs, cette carence en charisme était tristement partagée avec les soulèvements populaires arabes de 2011. On pourrait même parler dans ce cas d’un « populisme sans figure ».

Malgré les discours anti-système qui continuent de s’acharner contre le « pouvoir », celui-ci ne s’est pas simplement transformé pour devenir camouflé ou invisible, mais il est devenu informel et de plus en plus discontinu, un non-pouvoir plutôt qu’un crypto-pouvoir. Désormais, il ne reste plus du pouvoir qu’un simulacre.

Les élections législatives de 2022 n’ont pas réussi à combler le vide institutionnel ni à rétablir une arène de pouvoir viable. Au contraire, elles ont aggravé la situation. La majorité qui était auparavant subordonnée au Hezbollah a été remplacée par une répartition parlementaire indécise et fluctuante. Contrairement à la préparation de la vacance présidentielle lors du mandat de Michel Sleiman qui avait facilité la composition d’un nouveau gouvernement, le président Aoun a tout fait pour empêcher cette voie, et a également interdit toute tentative de revitalisation du gouvernement en charge des affaires courantes.

En outre, l’élection présidentielle se trouve dans une impasse inextricable. L’idée même d’un président consensuel est fustigée de toutes parts. Tous s’accordent à dire que la situation est devenue critique et qu’un président falot n’a plus sa place, malgré les prérogatives amoindries de cette fonction après l’accord de Taëf. Tout un chacun souhaite un président résolu, mais nul ne peut imposer son choix. Ainsi, le rejet unanime de l’idée d’un président consensuel mène à un véritable cul-de-sac.

Est-il avéré que cette situation débouchera immanquablement sur l’investiture de Sleiman Frangié, le candidat porté par l’axe syro-iranien de la dite « résilience » ? De deux choses l’une : soit Frangié représente la victoire d’un camp sur l’autre et ne peut que renforcer l’isolement du pays, soit il est la pièce maîtresse d’un nouvel accord régional visant à stabiliser et sauver le Liban. Toutefois, Frangié ne saurait incarner ces deux positions simultanément. Jusqu’à présent, il persévère à soutenir la position inverse et à prétendre qu’il pourrait endosser à la fois le rôle de représentant de la Mumana‘aa et celui de médiateur avec cette dernière, ce qui est hautement aberrant.

Le vide règne depuis trois ans, engloutissant les signes alarmants de la chute dans le chaos. Cependant, contrairement au chaos qui peut être considéré comme signe de vie, le « pouvoir vidé » est un signe de mort où les habitants semblent condamnés à vivre dans leur futur cercueil. Malheureusement, c’est la situation actuelle du pays, mais le vide ne peut perdurer éternellement et le chaos finira par prendre le dessus.

Deux instances persistent dans la gestion du vide de pouvoir : la « prêtrise milicienne » du Hezbollah et le « capitalisme par décret » de la Banque centrale. Ces deux modèles font référence à des archétypes anthropologiques religieux : le prêtre-sacrificateur et le magicien. Selon Marcel Mauss, le sacrificateur communique avec le sacré en tant que profane par l’intermédiaire d’un sacrifice, tandis que pour Max Weber, le magicien est celui qui sait amadouer les démons et les génies pour qu’ils obéissent à ses caprices, faisant de lui un expert technocrate du monde invisible. Dans le contexte du pays, le Hezbollah a largement monopolisé les mécanismes sacrificiels grâce à son modèle théocratique qui se nourrit du sentiment de victimisation et du triomphalisme, tandis que la Banque centrale doit recourir à des tours de passe-passe pour maintenir sa fuite en avant. Cependant, ni la prêtrise milicienne ni la magie d’émission ne détiennent réellement le pouvoir, mais elles témoignent de son absence de plus en plus lourde.

Et c’est dans le cadre d’une telle absence que le dossier des réfugiés syriens se pose comme un dossier sulfureux. Car la question ne se résume pas à la simple reconnaissance des défis et des enjeux que pose ce dossier, mais concerne avant tout la prise de décision et la coordination entre les parties impliquées.

S’agit-il d’un dossier à traiter en premier lieu par voie bilatérale entre les deux pays, ou dans un cadre plus large ? Si ceux qui continuent de réciter le mantra de la non-normalisation avec le régime syrien se retrouvent dans l’impasse, ceux qui pensent que la question dépend de Damas et de Beyrouth tiennent également des propos sans fondement. En l’absence d’une transition politique effective en Syrie, les perspectives de résolution de la question des réfugiés ainsi que celle de la reconstruction sont très minces. Elles le sont d’autant plus lorsque le pouvoir au Liban n’est autre que le pouvoir de son propre effacement.

Contre qui exprimer sa colère ou diriger sa révolte ? Sommes-nous réduits à nous insurger contre un néant qui nous murmure et nous possède ?Avant octobre 2019, plusieurs forces politiques dirigeaient le pouvoir, mais le Hezbollah était prédominant et imposait sa volonté sur les institutions, dictant ce qui était permis ou non. Lorsque le cabinet Hariri a finalement démissionné...
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