Trois ponts exceptionnellement longs, une bonne dizaine de jours de chômage officiel au total pour les deux Pâques chrétiennes et le Fitr musulman se succédant en rafale, ces trois dernières semaines : menacée de ruine et tournant déjà au ralenti, la maison libanaise n’aura pourtant reculé devant aucun sacrifice économique pour que ses grandes familles religieuses puissent faire la fête tout leur content.
Du moment que perdure la panne des institutions, le pays aura toutefois été à la diète, pour ce qui est de la réactivation de la vie publique, de l’élection d’un président de la République, d’une amorce de début de sortie de la crise. Objet d’une vive polémique, l’initiative française en la matière reste désespérément seule à meubler la désertique actualité, mais sans effet notable. D’un rien, chefs politiques et médias rivalisent même d’éloquence pour en faire un événement. Ainsi en était-il de cette anodine, naturelle, on ne peut plus diplomatique déclaration du Quai d’Orsay selon laquelle la France ne parraine pas de candidat à la présidence. L’événement, le vrai, n’aurait-il pas consisté à voir la France divulguer ce qui n’est plus d’ailleurs qu’un secret de polichinelle? Toujours est-il que pour nombre de Libanais, gavés tour à tour de maamoul et d’œufs en chocolat, de hadf et de kellage, le croissant parisien n’est plus ce qu’il était ; aussi a-t-il cette fois du mal à passer…
Chez lui comme en politique étrangère, Emmanuel Macron est, a-t-on pu dire, tout feu tout flamme, au point que ses détracteurs le qualifient souvent d’entêté, d’arrogant et même de méprisant. Mais le maître de l’Élysée est apparemment aussi homme à admettre qu’il a pu se tromper et promettre d’y remédier. Il vient de le montrer en reconnaissant qu’il aurait peut-être dû se mouiller davantage pour défendre son impopulaire, sa très contestée réforme des retraites ; que peut-être que l’erreur a été de ne pas être assez présent pour porter son projet. C’est la même incertitude qu’il a d’ailleurs paru exprimer face à d’autres dossiers.
Le président Macron a conquis les Libanais en venant les réconforter sur place au lendemain même de la meurtrière catastrophe du port de Beyrouth. Il les a galvanisés en menaçant des plus sévères sanctions leurs indignes dirigeants qui, du fond de leur malgouvernance, ne s’étaient pas privés de piller littéralement le Liban. Puis il a surpris, voire déçu, en paraissant être disposé à recommencer pratiquement avec les mêmes, au motif de pragmatisme, par égard pour la realpolitik. Voilà qu’il en vient maintenant à choquer, chaque jour un peu plus, en persistant à promouvoir l’élection du candidat déclaré du Hezbollah, de surcroît récusé par la quasi-intégralité de l’establishment politique chrétien ; en s’acharnant à convaincre les sceptiques d’Arabie et d’ailleurs à l’aide des prétendues garanties que serait prêt à offrir ledit candidat. Tout cela sachant pourtant ce que valent les garanties, qu’il s’agisse d’un dialogue national sur la stratégie de défense ou de la prétendue disposition de Bachar al-Assad à rapatrier les déplacés syriens, sur simple requête de son ami Sleiman Frangié une fois installé au palais de Baabda.
On a certes de la peine à croire, avec Samir Geagea, que la France de Macron a des intérêts communs (c’est tout juste s’il n’a pas dit mercantiles) avec la milice pro-iranienne. Encore moins pourrait-on croire que l’Hexagone a fait une croix sur une tradition millénaire d’amitié avec le pays du Cèdre. Dès lors, on se prend à espérer que là aussi, qui sait (et comme pour la réforme des retraites), il n’est pas trop tard pour évaluer les dégâts et corriger le tir. Que peut-être la France va finir par cesser de mimer plus longtemps, sans même en avoir les formidables moyens, cette superpuissance américaine qui, dans le passé, imposait aux Libanais le choix entre un président choisi par la Syrie et le chaos. Qu’elle va peut-être réaliser que le contexte n’est plus le même, qu’il n’est de pire chaos en réalité que celui qui se parerait frauduleusement d’ordre et de stabilité dispensés, assurés par une force paramilitaire organiquement illégale et résolument dominatrice. Et qu’un Liban à la botte de la théocratie persane serait l’absolue négation de l’État qui a vu le jour sous les auspices de la France.
Toutes ces sombres éventualités ne sont plus désormais de simples vues de l’esprit. Elles seules devraient exclure, chez les puissances amies, toute idée de peut-être…


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