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Générale, vraiment ?

Beaucoup de bruit a été fait autour de ce baisser de rideau survenu en surprenante douceur à la Sûreté générale, et qui ne semble guère affecter pourtant les aspirations, ouvertement politiques cette fois, de l’homme, Abbas Ibrahim, qui dirigea longtemps cet important organisme sécuritaire.


Important est peu dire d’ailleurs, d’une institution vouée par définition au contre-espionnage et au contrôle des citoyens comme des résidents étrangers. Cela surtout dans un pays comme le nôtre où plus d’un tiers de la population est formé de réfugiés, de déplacés ou de migrants : gigantesque masse travaillée, comme on peut l’imaginer, par mille courants idéologiques ou bassement crapuleux. Le général Ibrahim s’est avéré être aussi un médiateur de grand talent entre les divers pôles du pouvoir libanais que venaient périodiquement gripper les querelles d’ego, d’influence et de préséance. Mieux encore, ce militaire de carrière a étendu ses contacts et son activité outre-frontière, obtenant plus d’une fois ainsi la libération d’otages et en venant même à hâter la conclusion de l’accord sur la frontière maritime avec Israël.


Ici, une Assemblée impuissante, faute de quorum, à se réunir afin d’amender la loi ; et là, un gouvernement démissionnaire répugnant à liquider l’affaire par décret : de l’impossibilité pratique d’assurer le maintien à son poste de Abbas Ibrahim, parvenu à l’âge de la retraite, tout a été déjà dit. A même été évoqué le peu d’empressement à battre le rappel des troupes parlementaires manifesté par la président Nabih Berry, qui voyait en effet dans le super-patron de la Sûreté un rival chiite susceptible de lui souffler un jour son perchoir de l’Étoile. Dès lors, et un peu comme pour un enterrement de première classe, c’est à un vaste concert d’éloges que s’est livrée la faune politique pour saluer le départ du patron de la Sûreté ; ce dernier reste néanmoins sur la brèche, annonçant même qu’il se verrait bien, par exemple, en ministre des Affaires étrangères…


Or pour méritées en grande partie que puissent être toutes ces brassées de fleurs d’origines on ne peut plus diverses et contradictoires, pour conformes aux bons usages qu’elles soient, elles ne sauraient faire oublier ce détail capital, paradoxalement occulté pourtant par l’establishment politique : Abbas Ibrahim était tout de même l’homme du Hezbollah. Voilà certes qui pouvait arranger les puissances extérieures, toujours à la recherche de confidentiels canaux de communication et de marchandage, la cryptodiplomatie s’avérant souvent plus efficace que les démarches des chancelleries. Mais le Liban, lui – État et peuple, toutes appartenances confondues –, y trouvait-il toujours son compte? Comment expliquer ainsi les ballets nocturnes de cargos iraniens à l’aéroport de Beyrouth où est omniprésente la Sûreté ? Quid encore de ces tonnes de nitrate d’ammonium entassées au port et dont l’explosion a balayé une portion de la capitale, ce qui a d’ailleurs valu à Ibrahim d’être poursuivi (mais en vain) par le juge Tarek Bitar enquêtant sur cette meurtrière catastrophe ?


Ces questions ne font que remettre sur le tapis cette suprême dérive voulant qu’à l’image des fonctions politiques, les diverses polices, secrètes ou non, soient réparties entre les communautés libanaises : c’est en gardiennes de leurs brebis particulières que sont perçues, pour notre honte, ces officines sécuritaires. À peine échue (à titre seulement intérimaire) à un officier chrétien, voilà donc que dans ce pays de tous les marchandages, la succession à la tête de la Sûreté donne lieu aux spéculations les plus hardies quant à une redistribution élargie de ces domaines réservés…


Quand donc les Libanais comprendront-ils enfin qu’ils voguent dans la même galère, que la sûreté vaut pour tous, ou bien alors pour personne.


Surtout quand elle se pare du beau label de générale.

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com


Beaucoup de bruit a été fait autour de ce baisser de rideau survenu en surprenante douceur à la Sûreté générale, et qui ne semble guère affecter pourtant les aspirations, ouvertement politiques cette fois, de l’homme, Abbas Ibrahim, qui dirigea longtemps cet important organisme sécuritaire. Important est peu dire d’ailleurs, d’une institution vouée par définition au...