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Nos Lecteurs ont la Parole - Courrier des lecteurs

Lettre à mon Jeddo

Cher Jeddo,

Je suis enfin allée au Liban, ton bercail. Je l’ai visité de fond en comble, et j’ai quand même l’impression qu’il me reste encore tout à voir. Chaque coin du pays vaut le détour. Chaque lieu sacré mérite d’y faire une prière ; comme si Dieu nous entendait de plus près. Chaque restaurant mérite d’y manger. Et même d’y retourner plus d’une fois. Chaque cèdre mérite d’être touché ; toute notre histoire sur le bout des doigts. Tout est à découvrir. Surtout les gens. Ceux qui ne te connaissent pas mais qui t’accueillent chez eux comme si c’était chez toi…

Malgré ce que mes papiers disent ou ne disent pas, je suis libanaise, grâce à toi. Et ça, je l’ai toujours dit haut et fort, avec fierté. Mais aujourd’hui, je peux le dire avec sincérité, conviction et amour inconditionnel. Être libanais, c’est quelque chose qui ne se perd jamais, et qui le remportera toujours. C’est être au milieu du chaos et y trouver une paix intérieure. C’est être dans la mer et se laisser bercer par les vagues comme l’ont jadis fait nos ancêtres phéniciens. C’est être sur le haut d’une montagne et avoir la tête dans les nuages mais toujours les pieds sur terre. C’est être dans un pays pour la première fois et n’y voir que du familier. Le sentiment d’être au Liban, c’était un peu comme découvrir un coin de moi qui avait toujours été là mais que je ne connaissais pas vraiment. Et de réaliser que ce coin est à l’image de son pays : petit mais grand. Un pays dont le peuple demeure riche, même sans son argent.

Ce voyage m’a ouvert les yeux sur de nombreuses réalités. Je comprends maintenant pourquoi plusieurs ont préféré s’aveugler. Et aussi pourquoi, comme toi, tant ont quitté, ne pouvant plus tolérer ce qu’ils vivaient. J’aurais tant aimé voir le Liban à travers tes yeux bleus comme les cieux que tu habites. J’aurais voulu connaître ton Liban, celui qui t’as bercé. À travers mes yeux bleus profonds où l’on se perd, je n’ai pas pu retrouver le tien, mais j’ai découvert mon Liban. Un qui me façonne. Et après tout, Jeddo, même si tu n’es plus là, tu existes encore à travers moi, en moi.

Alors, j’ose croire que le pays que tu as laissé au préambule de la guerre existe encore à travers celui que j’ai découvert après tous ses ravages. Le Liban n’est pas mort. Le Liban continue de vivre, de se battre, d’exister. Avant que les mots coulent de ma plume, les larmes ont coulé de mes yeux, lorsque nous, enfants de la diaspora, avons chanté ensemble l’hymne national, avec la main sur le cœur. Le Liban nous habite même si nous n’y habitons pas, et le Liban nous unit malgré les kilomètres et les mers qui nous séparent. Réunis sous le toit d’une boîte, pour l’instant d’une nuit, nous avons dansé sans lendemain.

C’est à ce moment-là que j’ai compris. Le Liban ne s’éteindra jamais. La richesse du Liban est son peuple qui, même éparpillé dans le monde, fait pousser son olivier et danser son figuier. Son peuple dont les racines, même lointaines, ont toujours un arrière-goût de grenadine et de thym. Malgré les tempêtes ou les tentatives de nous effacer, l’eau qui tombe ne diluera jamais l’huile d’olive qui coule dans notre sang.

Notre Liban, je l’aime. Pour tout ce qu’il est et malgré ce qu’il n’est pas ou n’est plus. Je l’aime surtout parce qu’il me fait penser à toi et à tant de gens qui m’ont permis de définir l’amour et de conjuguer le verbe aimer. Je l’aime parce que ne pas l’aimer serait renier une partie de moi sans laquelle je n’existerais pas. Toi.

Jeddo, grâce au Liban, j’ai pu te revoir une fois de plus. Auprès des hommes qui fument le narguilé sur le balcon et qui observent la vie autour d’eux avec bienveillance. Dans ton village natal, sur le visage de tes cousins et dans le regard familier des étrangers. Dans la gentillesse et la générosité. Et même dans la frustration au volant. J’ai senti ton odeur et goûté les saveurs de ton enfance. Je t’ai reconnu à tous les coins de rue, et j’ai souri comme si c’était toi que je croisais.

Le Liban est si grand que tu y étais. Un paradis sur terre, j’y crois. Je reviendrai t’y voir.

Ta petite fille, « habibit Jeddo »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, « L’Orient-Le Jour » offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires, ni injurieux, ni racistes.


Cher Jeddo,Je suis enfin allée au Liban, ton bercail. Je l’ai visité de fond en comble, et j’ai quand même l’impression qu’il me reste encore tout à voir. Chaque coin du pays vaut le détour. Chaque lieu sacré mérite d’y faire une prière ; comme si Dieu nous entendait de plus près. Chaque restaurant mérite d’y manger. Et même d’y retourner plus d’une fois. Chaque cèdre...

commentaires (8)

Vous m’avez fait pleurer, je suis canadienne mais parce que mon mari qui a quitté cette terre était libanais. J’ai eu la chance et le bonheur de découvrir la beauté des paysages libanais, la chaleur de l’accueil et des restaurants à faire rougir les resto des plus grands pays. Je sens en moi un amour du Liban comme du sang qui circule dans mes veines. De si loin, j’aime ce Liban que le sort s’acharne à faire souffrir . Mes prières sont avec vous tous Mimi

Michelle Delisle

01 h 04, le 26 janvier 2023

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Commentaires (8)

  • Vous m’avez fait pleurer, je suis canadienne mais parce que mon mari qui a quitté cette terre était libanais. J’ai eu la chance et le bonheur de découvrir la beauté des paysages libanais, la chaleur de l’accueil et des restaurants à faire rougir les resto des plus grands pays. Je sens en moi un amour du Liban comme du sang qui circule dans mes veines. De si loin, j’aime ce Liban que le sort s’acharne à faire souffrir . Mes prières sont avec vous tous Mimi

    Michelle Delisle

    01 h 04, le 26 janvier 2023

  • Merci de nous avoir offert ce beau texte si touchant ! Nous allons le garder, le relire et le partager en famille entre Geddo,Téta et petits-enfants !

    Aoun Catherine

    09 h 26, le 25 janvier 2023

  • Un amour inconditionnel que vous nous aviez permis de partager!! Un amour géant qui réchauffe les cœurs !! Vous avez réussi à nous toucher profondément, nous avons comme vous évoqué nos papas et grands-papas disparus mais toujours présents en nous et dans notre Liban chéri!

    Salibi Andree

    06 h 24, le 25 janvier 2023

  • Je suis un de ces jeddo et je te remercie du fond du cœur pour ta belle lettre et je t’embrasse

    Paul SIDANI

    02 h 15, le 25 janvier 2023

  • EN TE LISANT JE SUIS VRAIMENT TRES EMU TES MOTS SONT ENTREES DANS MON COEUR.....VIVE LE LIBAN...ET LES LIBANAIS .

    Eddy Karakachian

    01 h 58, le 25 janvier 2023

  • L'émotion est sublime. Au-delà de la raison hélas. Mais j'ai pleuré en vous lisant. Je suis Jeddo moi-même de 10 petits "charachir".

    Aractingi Farid

    22 h 31, le 24 janvier 2023

  • On sent l'amour du pays et c'est touchant de vous lire!

    Frida Anbar

    03 h 33, le 24 janvier 2023

  • Merci pour ce magnifique témoignage.

    Alexandre Choueiri

    15 h 48, le 23 janvier 2023

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