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Culture - Édition

La librairie as-Saqi, déclaration d’amour libanaise au livre arabe, au rayon des souvenirs

Le temple londonien de la littérature arabe a fermé ses portes fin décembre après 44 ans de bons et loyaux services. Retour sur son histoire avec sa cofondatrice Salwa Gaspard.

La librairie as-Saqi, déclaration d’amour libanaise au livre arabe, au rayon des souvenirs

La devanture de la librairie as-Saqi à Londres avant sa fermeture. Farah-Silvana Kanaan/L’Orient Today

« Non, s’il vous plaît ! Je veux juste jeter un dernier coup d’œil », s’exclame en arabe un client agacé en frappant à la porte de la librairie as-Saqi de Londres. Un jeune libraire, Mohammad Massoud, lui explique gentiment que la boutique ferme ses portes. Pour de bon. En ce dernier jour de l’année 2022, le temps est de circonstance : triste, gris et sombre.

Salwa Gaspard, avec ses grosses boucles et son sourire encore plus grand, discute avec le dernier client, une jeune femme qui repart avec une bonne pile de livres. Quand elle m’aperçoit (j’ai réussi à me faufiler), elle commence par me dire que la boutique est fermée, avant de s’interrompre pour s’exclamer, les yeux brillants : « Vous êtes libanaise ? Vous portez un cèdre ! » en référence au pendentif doré qui dépasse de ma veste. Comme dans un scénario, la voix douce-amère de l’icône libanaise Feyrouz entonne alors une douce rengaine pendant que nous discutons un peu du Liban et de l’idée de la perte.

Salwa Gaspard semble plutôt submergée. La librairie ferme, il y a beaucoup à faire et c’est la veille du Nouvel An. Nous convenons de discuter plus tard, à un moment moins agité et moins douloureux.

Quelques jours plus tard, celle qui est l’une des fondatrices de ce temple londonien de l’édition arabe me raconte les débuts modestes mais fortuits d’as-Saqi. L’idée de créer une librairie a germé dans l’esprit de l’écrivaine et artiste Mai Ghoussoub, amie d’enfance du mari de Salwa Gaspard, lors de sa jeunesse passée à Beyrouth. Lorsqu’elle s’installe à Londres dans les années 1970, Mai Ghoussoub remarque la présence d’une importante communauté d’Arabes mais l’absence de librairie en langue arabe ou de centre culturel. Elle fait alors part de son projet, avec un enthousiasme non contenu, à Salwa, qui étudiait à Paris à l’époque, ainsi qu’à André Gaspard, qui vivait aux États-Unis. En 1978, ils décident de faire un saut dans l’inconnu et d’ouvrir as-Saqi dans le quartier de Notting Hill.

Cette librairie londonienne emblématique a été fondée par deux émigrés libanais, André Gaspard et Mai Ghoussoub, en 1978, en pleine guerre civile au Liban. Photo Saqi Books

La culture, cette nourriture indispensable

Armé seulement d’un amour profond pour les livres et d’une nostalgie douce-amère pour le monde arabe – en particulier le Liban – qu’il avait été forcé de quitter, le trio choisit le nom de as-Saqi, qui signifie vendeur d’eau. Le nom (et le logo) fait référence à une célèbre peinture éponyme de l’artiste irakien Jawad Sélim et signifie que la boutique, plutôt que de se limiter aux livres, vendrait de la culture – cette autre nourriture fondamentale de l’être humain. En 1983, as-Saqi lance une maison d’édition, Saqi Books, suivie en 1990 par sa maison d’édition sœur Dar al-Saqi à Beyrouth, dont l’entrepôt a été bombardé par Israël lors de la guerre de 2006. Malgré la fermeture aujourd’hui de la librairie, les maisons d’édition resteront ouvertes.

Salwa Gaspard précise qu’elle a été la première du trio à quitter le Liban en 1974, l’année précédant le début de la guerre civile, pour aller étudier en France. Ce n’était pas parce qu’elle avait une prémonition de la gravité de la situation. Mais les choses bouillonnaient déjà sous la surface, dit-elle.

Un achalandage fourni avant la tempête. Photo Saqi Books

L’émigration de ressortissants arabes vers Londres a fortement augmenté dans les années 1970, principalement en raison de la richesse accumulée dans les États du Golfe après le boom pétrolier, et en raison de la guerre civile libanaise. Cette vague a compris de nombreux écrivains, journalistes et éditeurs, qui pouvaient se tourner vers as-Saqi pour y trouver des livres dans leur langue maternelle, mais aussi y retrouver un sentiment de communauté et, comme le relève Salwa Gaspard, « un espace de liberté avec une absence totale de censure ».

La librairie était connue pour abriter une collection de livres censurés dans quelques pays arabes, et certains clients s’y rendaient d’ailleurs spécialement pour consulter ces titres interdits. Malheureusement, être un phare de la liberté d’expression n’est pas sans conséquences : après avoir exposé un exemplaire des controversés Versets sataniques de Salman Rushdie, la devanture du magasin a été fracassée. Après cela, les libraires ont veillé à ne jamais exposer de livres à caractère sensible dans la vitrine, afin de protéger les employés et les clients. Mais les livres interdits n’ont jamais disparu des étagères à l’intérieur.

Si Salwa Gaspard, qui a repris la direction en 2007 après le décès de Mai Ghoussoub à l’âge de 54 ans, insiste humblement sur le fait que la librairie as-Saqi n’a pas nécessairement « fait la différence », d’autres ne sont pas de cet avis.

Dans un article publié en 1990 par The Nation, sur l’état de la littérature arabe traduite, le regretté Edward Saïd écrit que, lorsqu’un éditeur new-yorkais lui a demandé des recommandations sur la littérature du « tiers-monde » méritant d’être traduite, tout en ayant finalement décidé de ne pas traduire le futur auteur égyptien Naguib Mahfouz, lauréat du prix Nobel, la raison invoquée l’a hanté depuis lors. « Le problème, m’a-t-on dit, est que l’arabe est une langue controversée. Ce que l’éditeur voulait dire exactement est encore un peu flou pour moi – mais le fait que les Arabes et leur langue n’étaient en quelque sorte pas respectables, et par conséquent dangereux, louches, inapprochables, était parfaitement évident pour moi à l’époque et, hélas, aujourd’hui. »

Plus loin, Edward Saïd écrit que l’indisponibilité de la littérature arabe en traduction n’est plus une excuse pour avoir de telles opinions orientalistes, car « des maisons d’édition petites mais consciencieuses comme al-Saqi » (parmi une poignée d’autres) ont rassemblé un « échantillon diversifié d’œuvres contemporaines du monde arabe qui sont encore négligées ou délibérément ignorées par les éditeurs et les critiques de livres ».

Il mentionne spécifiquement la publication en anglais par al-Saqi de l’ouvrage « intellectuellement stimulant » du poète syrien Adonis, An Introduction to Arab Poetics, traduit par Catherine Cobham. Edward Saïd décrit le livre comme « un défi sans compromis au statu quo maintenu en place par la culture arabe officielle » et « un manifeste culturel aussi important que tout autre écrit ».

Selon Salwa Gaspard, Adonis lui-même fréquentait souvent as-Saqi.

L'éditrice et co-fondatrice d'as-Saqi Mai Ghoussoub en compagnie de l’auteure Hanane el-Cheikh. Photo Saqi Books

Des souvenirs intergénérationnels

Lorsque la librairie londonienne a annoncé le 5 décembre dernier qu’elle fermerait définitivement ses portes au dernier jour de 2022, la nouvelle a été accueillie avec stupeur et tristesse. Sur les réseaux sociaux, des personnes de toutes les nationalités et des quatre coins du monde ont exprimé leur déception. Certains ont partagé des anecdotes et des témoignages. Pour la grande majorité, la librairie représentait bien plus qu’un simple achalandage de livres.

« As-Saqi a beaucoup compté pour ma famille au fil des ans et je suis si triste de la voir fermer ses portes », témoigne Dina, une Irako-Britannique actuellement établie en Allemagne. Elle était particulièrement triste d’apprendre la fermeture de la librairie, car elle s’était récemment rendue à Londres et n’avait pas trouvé le temps de s’y rendre, comme à son habitude.

« À l’époque où ma mère irakienne a déménagé en Allemagne pour vivre avec mon père, mon père avait l’habitude de commander ses livres à as-Saqi pour qu’ils soient expédiés à Leipzig, se souvient Dina avec tendresse. Cette bibliothèque a toujours eu une place dans les souvenirs de ma famille, comme une manière pour mes parents de rester connectés avec leur maison et leur langue alors qu’ils vivaient dans une ville très isolée, post-RDA (République démocratique d’Allemagne). »

« Lorsque j’ai entamé mes études en littérature arabe à l’université, mon père m’a demandé de lui envoyer ma liste de lecture et l’a immédiatement transmise à l’équipe d’as-Saqi, ajoute Dina. Ce sont les livres qui m’ont accompagnée tout au long de mon séjour à l’université ! Et lorsque je rédigeais mon mémoire de licence sur la littérature irakienne et que je peinais à entrer en contact avec l’auteur sur lequel j’écrivais, c’est par l’intermédiaire d’as-Saqi que j’ai été mise en relation avec lui. » Dans le bâtiment jouxtant la librairie, le célèbre architecte irakien Mohammad Makiya avait ouvert la Kufa Gallery, devenue un centre culturel arabe à Londres et accueillant des expositions artistiques et des signatures de livres. Makiya a vendu la galerie à as-Saqi en 2006, mais elle a ensuite fermé ses portes. Le fils de Mohammad Makiya, l’universitaire irako-américain Kanan Makiya, était un bon ami et ce que Salwa Gaspard décrit comme un « partenaire silencieux » de la librairie.

« À bien des égards, la galerie est devenue un prolongement de la librairie, car elle a permis d’organiser des signatures de livres et des rencontres culturelles », se souvient Nadim Shehadi, directeur exécutif du siège et du centre académique de l’Université libanaise américaine à New York. Il fréquentait régulièrement as-Saqi lorsqu’il était directeur des études libanaises au St Antony’s College de l’université d’Oxford, de 1986 à 2005, et a « beaucoup d’anecdotes » à raconter.

Il se souvient tout particulièrement d’un groupe restreint de « camarades », dont beaucoup étaient des trotskistes-gauchistes du Liban et d’autres pays arabes, qui se réunissaient et avaient des discussions passionnées sur la politique, « un peu le genre de tragédies épiques, presque à la grecque, liées à tout ce qui s’est passé au Moyen-Orient sur une période de 25 à 30 ans ».

Pour sa part, Salwa Gaspard indique qu’elle ne se qualifierait pas de trotskiste à proprement parler, contrairement à André et Mai, mais affirme avoir été définitivement de gauche « comme beaucoup de jeunes au Liban à l’époque. Nous étions influencés par tout ce qui se passait dans le monde. En Californie, tout le monde protestait contre la guerre du Vietnam. Et, en France, les étudiants étaient contre l’establishment ». Elle ajoute qu’à l’époque, avant que la guerre civile n’éclate, et même dans les quelques années qui ont suivi, il y avait encore de l’espoir au Liban.

« Pour les jeunes que nous étions, les choses étaient un peu plus faciles à l’époque. Nous avions beaucoup d’espoir. Ce n’est pas comme maintenant, où tout est sombre et fermé. Il est si difficile de penser ou de faire quelque chose de positif maintenant », dit-elle. « À l’époque, nous ne pensions pas que la guerre durerait aussi longtemps. » Elle est même retournée vivre à Beyrouth avec André en 1983. « Nous sommes restés deux ans parce que nous pensions que la guerre était terminée. Imaginez ! C’était juste avant la guerre de la Montagne. Et puis nous sommes revenus à Londres, par souci pour nos enfants. »

Les cofondateurs de la librairie as-Saqi : André Gaspard et Mai Ghoussoub. Photo Saqi Books

Un autre regard sur le monde

Il est loin d’être aisé pour la libraire de choisir un ou même quelques moments forts sur une période de 44 ans. « C’est très difficile de choisir car c’est un ensemble de belles choses. Entre les personnes, les auteurs et les clients sympathiques que nous avons rencontrés. » Elle se souvient cependant d’un moment particulier qui lui a fait prendre conscience du rôle important joué par la librairie, non seulement pour la communauté arabe mais aussi pour la communauté « occidentale ».

« Lorsque Bush et Blair ont envahi l’Irak, nous avons reçu la visite d’un magazine très important, Time Out, qui a pris une photo de tous les livres que nous exposions, parce qu’ils pensaient que c’était un point de vue arabe du monde, qui était complètement contre la guerre et pour la paix au Moyen-Orient, raconte Salwa Gaspard. Et il n’y avait pas que des livres d’écrivains arabes, mais aussi des écrivains occidentaux. Je veux dire que beaucoup de gens étaient contre la guerre. Notre exposition dans ce magazine a donc attiré beaucoup de gens qui ne savaient pas où trouver ces livres. Ils étaient très heureux de trouver un endroit où ils pouvaient trouver des idées différentes. »

Si la librairie était si importante pour tant de personnes, et même, comme l’écrivait le Financial Times en 2008, « une force sans équivoque pour le bien », qu’est-ce qui a finalement poussé Salwa et André Gaspard à fermer définitivement ses portes ?

« Après le Brexit, la vie est devenue très difficile au Royaume-Uni. Et puis le crash économique au Liban a été le coup de massue. Tout est devenu très cher au Liban, acheter les livres en arabe et les expédier à Londres est devenu presque impossible, explique Salwa Gaspard. Et comme nous ne pouvions pas augmenter les prix, nous ne pouvions pas faire de bénéfices. C’était tellement cher que nous savions que des lecteurs à Londres ne pourraient pas s’offrir ce livre. À Londres aussi, tout est devenu plus cher. »

Mais, avec tous ces clients fidèles du monde entier, des écrivains accomplis comme ceux qui feuilletaient les livres et venaient aux événements culturels et d’autres personnes célèbres qui passaient (Salwa raconte que le musicien et producteur british Brian Eno est passé plus d’une fois et que Chris Martin, le leader de Coldplay, a un jour acheté un exemplaire des Mille et Une Nuits à ses enfants), personne n’a essayé de sauver as-Saqi ? Salwa Gaspard soupire. « Nous aurions aimé que quelqu’un nous aide. Mais nous ne voulions pas que des restrictions soient liées à cela. Nous ne voulions pas que quelqu’un nous dise “vous ne pouvez pas vendre ce livre”. C’est impossible pour nous... La librairie a connu un tel succès parce qu’elle était libre et indépendante. » Les mots d’une vraie révolutionnaire...

La version en anglais de cet article est parue sur le site de L’Orient Today le 11 janvier 2023.

« Non, s’il vous plaît ! Je veux juste jeter un dernier coup d’œil », s’exclame en arabe un client agacé en frappant à la porte de la librairie as-Saqi de Londres. Un jeune libraire, Mohammad Massoud, lui explique gentiment que la boutique ferme ses portes. Pour de bon. En ce dernier jour de l’année 2022, le temps est de circonstance : triste, gris et sombre.Salwa...
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