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Société - CRISE

Ce retraité libanais qui produit son propre carburant pour le meilleur et pour le pire

Maroun Gemayel distille de l’essence, du mazout et du gaz à partir de déchets en plastique chauffés à plus de 400 degrés. Mais des spécialistes mettent en garde contre les dangers sanitaires et écologiques consécutifs à son initiative.

Ce retraité libanais qui produit son propre carburant pour le meilleur et pour le pire

Maroun Gemayel séparant l’essence du mazout en septembre dernier. Photo Mohammad Yassine

Dans un terrain vague jouxtant son domicile aux abords de Chouaya, dans le Metn, Maroun Gemayel amasse des bouteilles en plastique compressées et des sacs en nylon sous un soleil ardent. Il les dépose dans une grande cuve métallique recouverte de pierres et y met le feu. Le but : distiller de l’essence, du mazout et du gaz à partir de déchets en plastique chauffés à plus de 400 degrés.

Si l’idée lui paraissait superflue au début de la crise économique, elle semble être aujourd’hui une « alternative moins coûteuse » dans un Liban miné par un sévère rationnement en électricité, où l’abonnement mensuel aux générateurs privés coûte au moins le double du salaire minimum. Faisant fi des dangers sanitaires ou environnementaux, Maroun Gemayel s’est lancé dans cette production artisanale, y mettant toute son énergie.

L’installation élaborée par Maroun Gemayel « par tâtonnement ». Photo Mohammad Yassine

Travail « par tâtonnement »

« Lorsque la livre a commencé à se déprécier drastiquement face au dollar, les choses sont devenues plus sérieuses », explique cet ex-ferrailleur à la retraite. « J’ai entamé la mise en œuvre de l’installation par tâtonnement, seul, le 12 août 2021, à partir de débris en fer que j’avais collectés. J’ai fabriqué cinq machines avant que la sixième, finalisée début janvier 2023, s’avère fonctionnelle », souligne-t-il.

Pluie, neige, chaleur ardente, rationnement du courant : les conditions de travail ardues dans son village metniote n’ont aucunement interrompu son activité à laquelle il s’adonne presque quotidiennement de 19h jusqu’à 2h. Après avoir mis le feu sous la cuve d’une capacité de près de 200 kg de déchets en plastique compressés, ce sexagénaire attend, sans masque ni gants, que les émanations cheminent tout au long de tuyaux refroidis avant de se transformer, par condensation, en carburant liquide. Au bout d’une heure, Maroun Gemayel commence à récupérer de l’essence, du mazout et du gaz, à raison d’environ 15 litres par heure pour chaque kilo de plastique pyrolysé (chauffé à haute température pour obtenir de l’huile ou du gaz). Des carburants qu’il distillera par la suite, avant de les utiliser à titre individuel, notamment pour faire fonctionner sa voiture, un générateur privé, un réchaud et un chauffage en hiver.

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Depuis le début de l’hiver, Maroun Gemayel a consommé plus de douze barils de mazout qu’il avait stockés dans un terrain jouxtant son domicile, à proximité d’un espace vert. Le villageois garde le précieux carburant pour son usage personnel et ne compte en offrir une partie qu’aux « personnes aux revenus modestes et dans le besoin, comme moi ».

Des déchets utilisés par Maroun pour produire son carburant. Photo Mohammad Yassine

Dangers écologiques et sanitaires

Le procédé élaboré par l’ancien ferrailleur n’est pas sans danger, réagissent des experts. Selon Joseph Matta, directeur des laboratoires de l’Institut de recherche industrielle (IRI), ce processus « risque de former des polluants organiques persistants dans la nature, comme les dioxines ». « Ces substances, insolubles dans l’eau et solubles dans la matière grasse, pourraient persister dans la nature et s’accumuler dans le corps humain », prévient-il, mettant en garde contre les perturbations endocriniennes et le risque cancérigène qu’elles pourraient engendrer. M. Matta estime de plus que « les traitements chimiques nécessaires aux produits obtenus ne peuvent être effectués correctement hors laboratoire ».

Même son de cloche du côté de Samer Aouad, professeur de chimie à l’Université de Balamand, qui travaille sur le reformage des plastiques non recyclés en gaz de synthèse. « La distillation effectuée hors laboratoire n’élimine pas les impuretés des carburants », assure-t-il. « Les produits obtenus ne sont donc pas directement utilisables et la fumée qui se dégage lors de leur formation est particulièrement toxique », ajoute-t-il. Le professeur insiste également sur la nécessité de stocker les carburants dans un espace « bien contrôlé et ventilé ». « Une simple étincelle peut déclencher une forte explosion si les conditions de stockage ne sont pas favorables », met en garde M. Aouad.

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Pas sourd aux critiques, Maroun Gemayel peaufine inlassablement le perfectionnement de son installation en vue d’améliorer quantitativement mais aussi qualitativement les carburants obtenus. Il envisage aussi, dans un second temps, de les faire tester par un laboratoire. Le sexagénaire se dit certain que le procédé de pyrolyse, exercé à l’air libre dans un terrain éloigné de centaines de mètres des habitations avoisinantes, ne présente « pas de risque sanitaire ni écologique ».

Dans un terrain vague jouxtant son domicile aux abords de Chouaya, dans le Metn, Maroun Gemayel amasse des bouteilles en plastique compressées et des sacs en nylon sous un soleil ardent. Il les dépose dans une grande cuve métallique recouverte de pierres et y met le feu. Le but : distiller de l’essence, du mazout et du gaz à partir de déchets en plastique chauffés à plus de 400...
commentaires (3)

Je veux bien le payer une proportion de ce qu'il arrêtera de produire

M.E

15 h 38, le 16 janvier 2023

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Commentaires (3)

  • Je veux bien le payer une proportion de ce qu'il arrêtera de produire

    M.E

    15 h 38, le 16 janvier 2023

  • Selon Mr Matta,il y a un risque de former des polluants organiques persistants dans la nature, comme les dioxines ... Mais tout cela n'est il moins toxique que nos ''politiciens'' qui réduisent nos compatriotes à ces solutions ingénieuses... Encore une prouesse technique a mettre au débit de ces débiles qui nous gouvernent.

    C…

    10 h 53, le 16 janvier 2023

  • Un génie de plus qui continue d'affiner son travail dans un pays où l'Etat est une abstraction.

    Esber

    00 h 33, le 16 janvier 2023

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