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Culture - Éclairage

L’art contemporain en temps de crise : quel peut être son rôle ?

Après avoir navigué dans le Beirut Art Center durant les pires années de la pandémie et de la crise, le directeur artistique Haig Aivazian et la directrice administrative Rana Nasser Eddin ont pris la difficile décision de quitter l’un des piliers de la scène artistique contemporaine de Beyrouth. Aivazian évoque les immenses défis et quelques-unes des leçons tirées de cette expérience.

L’art contemporain en temps de crise : quel peut être son rôle ?

Une vue sur les toits du BAC où se tenait ce jour-là un atelier de distillation de plantes aromatiques par Nathalie Abi Khalil. Photo BAC

Le compte Instagram du Beirut Art Center a annoncé le 2 décembre que « le directeur artistique Haig Aivazian et la directrice administrative Rana Nasser Eddin ont pris la difficile décision de quitter le Beirut Art Center ». « C’est un moment de transition », a déclaré Haig Aivazian, un moment de remise en question. « Il y a des réflexions à mener. »

Aivazian est un artiste contemporain dont les œuvres ont été exposées à l’échelle internationale. Nasser Eddin dispose de plusieurs années d’expérience dans le milieu des galeries internationales de Beyrouth. Ils ont été nommés pour diriger le BAC en janvier 2020 aux côtés de l’artiste-cinéaste Ahmad Ghossein, qui a partagé le fauteuil de directeur artistique avec Aivazian avant de quitter le poste à la fin de 2020.

Lorsque nous avons contacté Aivazian au sujet de sa décision de quitter le centre, il n’était pas vraiment enthousiaste à l’idée d’en parler. Lui et ses collègues avaient hérité d’un des piliers principaux de la scène artistique contemporaine de Beyrouth au milieu de la thaoura 2019 du Liban. Pour maintenir l’institution, ils se sont concentrés sur la manière de la rendre pertinente tout au long de l’effondrement financier et économique, de la pandémie du Covid-19 et au lendemain de la double explosion au port de Beyrouth. Ils sont toujours en train d’y réfléchir.

Haig Aivazian évoque ainsi quelques-unes des leçons tirées de cette expérience dans un entretien accordé à L’Orient Today.

L’entrée du Beirut Art Center. Maria Klenner/« L’Orient Today »

Un centre d’art en temps de crise

« Il y a deux catégories différentes de difficultés » dans la gestion du BAC aujourd’hui, dit Aivazian. « Il y a des difficultés structurelles évidentes, puis d’autres défis, plus abstraits, plus difficiles à quantifier. »

Les difficultés structurelles soulignent les immenses défis qu’implique la gestion d’un espace artistique à but non lucratif ici, à l’heure actuelle. « Ici » signifie un pays comme le Liban (un état bancal dont les politiciens sont réputés pour ne pas se soucier de soutenir les artistes). « Cette époque est celle où une crise de la gouvernance nationale (et ses ramifications politiques, économiques et financières) coïncide avec une période où, à l’échelle mondiale, le capitalisme tardif est chancelant, ce qui limite considérablement l’accès d’une institution à un soutien financier.

L’entrée du Beirut Art Center avec vue sur la bibliothèque. Maria Klenner/« L’Orient Today »

« Parmi les solutions que nous devions trouver, il y avait des stratégies de collecte de fonds qui avaient du sens à cette époque, explique M. Aivazian vers la fin de la conversation. Sur ce point, nous espérions un plus grand soutien de la part du conseil d’administration (du BAC). Le conseil n’a jamais été restrictif. Il ne nous a jamais empêchés de faire quoi que ce soit, mais il n’a pas forcément été d’un grand soutien non plus. »

« Nous avons dû trouver des moyens pour que le personnel soit payé et nous avons réussi à le faire en temps voulu. Mais cela signifiait souvent que nous devions faire des coupes, ou retarder les salaires du personnel d’encadrement. Tout cela est en train de s’arranger, je ne veux pas en faire tout un plat. Nous avons été payés en temps voulu ? Non, pas du tout », lâche-t-il.

« Le nombre de fois où nous étions dans le rouge, où nous devions vraiment compter nos sous pour boucler le mois... C’était une chose récurrente, un fardeau que portait ma collègue Rana (Nasser Eddin). C’est beaucoup de stress, quand on pense aux moyens de subsistance des gens. Indépendamment de ce que le centre produit ou présente ou des plateformes, c’est avant tout un lieu qui emploie des gens quand les temps sont durs. Nous devions nous assurer de payer les gens, de bien les payer et de les payer à temps. »

Le 31 mai 2022, un concours de dessin se tenait au BAC, animé par Carla Aouad et Carla Habib et la musique de Shakeeb Abu Hamdan et Sary Moussa. Photo BAC

Les origines d’une institution artistique beyrouthine

Le BAC a ouvert ses portes dans ses locaux inauguraux de Jisr al-Wati au début de l’année 2009. Il s’agissait du premier espace à but non lucratif de Beyrouth destiné à l’exposition d’œuvres d’art contemporain d’artistes internationaux et régionaux établis ou en devenir. Le projet a été imaginé par la galeriste Sandra Dagher et l’artiste Lamia Joreige, qui en ont été les codirectrices. Elles ont organisé une série d’expositions individuelles et collectives très variées, animées par un riche programme public de conférences, de performances et de projections de films, et ont accueilli des événements comme Irtijal, le festival de musique expérimentale de Beyrouth, et le forum d’art contemporain Home Works d’Ashkal Alwan.

Une vue de l’installation « Ground to Dust » organisée par Public Works Studio, du 21 décembre 2021 à fin avril 2022. Photo BAC

Lorsque la curatrice française Marie Muracciole en a pris la direction (2014-2019), le BAC comptait parmi les rares institutions d’art contemporain solides de la ville, aux côtés d’Ashkal Alwan et de quelques associations et galeries commerciales. La dernière exposition de Muracciole à Beyrouth, coorganisée avec Christophe Wavelet, a eu lieu à l’été 2019 dans les locaux actuels du BAC, un autre ancien espace industriel à Jisr al-Wati, à quelques minutes de marche de l’emplacement d’origine.

Le conseil d’administration du BAC n’avait pas encore décidé d’une nouvelle administration pour le centre lorsque les profondes contradictions au sein des institutions économiques, financières et politiques du pays ont éclaté dans les rues du Liban en octobre 2019.

Lors d’un atelier de jardinage sur le toit du BAC. Photo BAC

Des difficultés intangibles

Les difficultés moins tangibles du BAC proviennent de ce que les gens ont pu accomplir pendant des années de crises mutables, et que les responsables de l’État ont peu fait pour y remédier.

« Il y avait des choses qui ne semblaient pas opportunes, indique M. Aivazian, ou pour lesquelles les gens n’avaient pas la capacité d’attention nécessaire. Même lorsque les choses ont commencé à se détendre un peu sur le plan matériel, cela ne signifiait pas nécessairement que... nos esprits s’ouvraient. »

Cette « impréparation », dit-il, était générale, y compris pour « les personnes que nous essayions d’engager – donc le public, les artistes, les écrivains, l’équipe. Parfois, nous essayions de trouver une solution ensemble – plutôt que d’entrer dans une période de préparation fermée, (se terminant par) une grande révélation au public. C’était juste une façon d’essayer de travailler, de penser, de produire des choses ensemble et, autant que possible, d’essayer de créer des processus, de ne pas trop se soucier des résultats. C’était en tout cas l’intention ».

Une vue de l\'exposition « Maintain », le 10 novembre 2022. Photo BAC

Depuis le début de la crise financière, le Liban a subi une fuite massive des cerveaux qui a atteint son apogée après l’explosion au port – notamment parmi ses artistes et professionnels de la culture. Les réseaux de soutien de ceux qui restent s’en sont trouvés considérablement affaiblis. Aivazian ne s’attarde pas sur cette évolution.

« L’une des choses auxquelles je pense beaucoup, c’est comment créer des réseaux qui vont au-delà de (l’amitié) », dit-il. « L’amitié, je pense, est un outil politique important, mais (nous aimerions aller au-delà d’avoir) un cercle d’amis qui fait circuler et recycle le travail des uns et des autres. Je n’ai pas tendu la main à des amis, ni même à des artistes (d’ici ou) d’ailleurs pour qu’ils fassent des expositions ici. Nous essayons de trouver quelque chose qui me semble plus nécessaire, plus urgent. » Et l’artiste d’ajouter : « C’est une de ces choses abstraites que je ne peux pas nécessairement expliquer, mais que je savais être vraies. J’ai beaucoup d’amis artistes extraordinaires, et nous aurions pu faire de grandes expositions, mais ce n’est pas le moment de revenir à la simple organisation de très bonnes expositions d’art contemporain. Il y avait quelque chose d’autre à découvrir. »

Assurer l’héritage

Ce qu’il fallait trouver, c’était comment sécuriser les opérations du BAC, indépendamment de l’hostilité de l’environnement. « Il y avait des conversations avec les artistes et les institutions, surtout au milieu du soulèvement, une sorte de ferveur que nous devons faire les choses différemment. Bien sûr, comme tout le reste du pays, l’élan s’est estompé et les choses sont revenues à la normale. Je pense que l’un des plus grands défis pour moi, et je continue à penser que c’est très important, est de savoir comment maintenir une certaine dynamique – pour qu’elle ne s’évapore pas, pour que si les choses se reproduisent, bientôt j’espère, nous n’ayons pas à nous réorganiser à nouveau à partir de zéro. »

Selon M. Aivazian, les leçons tirées de son passage à la tête du BAC ne sont pas abstraites. Tout d’abord, les personnes qui travaillent avec le BAC doivent avoir le sentiment que le travail du centre leur appartient.

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« Une chose dont je suis assez certain, c’est (la nécessité) de faire des choses, de les fabriquer, d’être attentif à la façon dont elles sont fabriquées, dit-il. Tout ce processus doit être activé et participatif. »

Les collaborations du BAC, indique-t-il, doivent être fondées à la fois sur des objectifs communs et sur la reconnaissance du fait que les professionnels doivent être rémunérés pour leur travail.

« Plutôt que d’essayer de rassembler les gens sur la base d’idées ou d’idéaux, ou de notions éthiques – qui sont tous formidables et nécessaires –, (il faut) penser à des choses pratiques et pragmatiques qui seraient mutuellement bénéfiques. »

Il cite les interventions du BAC sur les toits – une initiative d’entraide sous la forme d’un jardin géré par la communauté sur le toit du centre.

« Au départ, nous essayions de faire en sorte que les personnes qui travaillent déjà à la révision des réseaux et des politiques agricoles dans le pays nous disent : “Venez consacrer du temps à ce toit et développez-le pour que nous puissions avoir quelque chose en ville.” »

« Les gens étaient d’accord avec ça, mais (il est nécessaire) de penser davantage en termes d’échange. D’accord, nous avons besoin de votre expertise, et nous pouvons quantifier cette expertise avec tant d’ateliers, de (tant) d’heures, et ainsi de suite. En échange, nous pouvons vous donner tant d’argent, disons, ou tant d’espace pour cela. Quand il s’agit de rassembler des gens, on ne peut pas être puriste sur la valeur de l’échange. »

« Tout le monde est occupé et tout le monde a des ressources limitées, et la plus limitée de toutes est celle de l’énergie. Donc, (lorsque vous demandez) l’énergie des gens, je pense que vous devez être clair sur ce que vous essayez de faire et sur ce que vous êtes sûr de pouvoir faire, et quelque part, répéter cela, et en faire une collaboration plutôt qu’un échange de services. »

À l’approche de 2022, M. Aivazian et son équipe ont compté le nombre d’artistes et autres professionnels avec lesquels le BAC a travaillé depuis leur nomination.

Depuis janvier 2020, les microcommissions du BAC ont financé des œuvres destinées à être exposées par 17 artistes et quatre collectifs. La résidence d’artistes du BAC a accueilli deux artistes et un collectif. Trois graphistes ont effectué des résidences et trois artistes et un collectif ont réalisé des travaux sur la bibliothèque du BAC. La programmation sur le toit (à l’exception de l’équipe technique qui a installé le toit) comprenait 34 professionnels et un collectif.

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The Derivative, la publication en ligne semestrielle du BAC, a diffusé les travaux de 58 écrivains et rédacteurs distincts, 12 artistes et 12 traducteurs. Pour les expositions et les programmes connexes 2020-2021, il y avait 20 artistes distincts et 26 techniciens ; les expositions et les programmes connexes 2021-2022 comptaient 30 artistes distincts et 66 techniciens ; et enfin, les expositions et les programmes connexes débutant au début de 2020 comptaient 25 artistes distincts et 33 techniciens.

Compte tenu des circonstances de ces deux dernières années, ces chiffres sont significatifs. Mais Aivazian se garde bien d’exprimer sa fierté à l’égard d’une réalisation particulière dans le cadre de la cogestion du BAC.

« Je pense qu’il est trop tôt pour faire un bilan, dit-il. La façon dont nous avons constitué une équipe – à la fois l’équipe de base et l’équipe plus large avec laquelle nous montons des expositions ou travaillons sur le toit ou autre –, je pense que c’est une chose qui semble très dynamique, riche et magnifique. »

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L’artiste et ancien directeur du BAC avoue avoir le sentiment « très net que nous avons une démographie très différente de celle que le centre a connue auparavant. J’ai l’impression qu’il est plus ouvert, ce qui est également important. Cela vaut pour des personnes d’âges différents, des personnes qui n’ont pas forcément l’habitude d’aller dans des expositions d’art contemporain ou des centres d’art. Le reste semble être une sorte d’essai de compréhension ».

« D’une manière générale, conclut Haig Aivazian, je suis un peu fier que nous ayons réussi à employer un nombre de personnes nettement plus important que les années précédentes, et que nous ayons payé des salaires justes malgré des ressources très limitées. »

La version en anglais de cet article est parue sur le site de L’Orient Today le 21 décembre 2022.

Le compte Instagram du Beirut Art Center a annoncé le 2 décembre que « le directeur artistique Haig Aivazian et la directrice administrative Rana Nasser Eddin ont pris la difficile décision de quitter le Beirut Art Center ». « C’est un moment de transition », a déclaré Haig Aivazian, un moment de remise en question. « Il y a des réflexions à...
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