Capture d’une vidéo montrant une manifestation d’étudiants à l’université Tsinghua, à Pékin, le 27 novembre 2022. Photo d’archives AFP
Les étudiants ont joué un rôle important dans les manifestations qui ont secoué la Chine il y a quelques semaines, faisant honneur à la longue tradition de mouvements étudiants dans le pays et mettant à mal l’idée selon laquelle leur génération serait apolitique. Fin novembre, ce qui a commencé par des veillées d’hommage aux victimes de l’incendie meurtrier d’un appartement s’est rapidement transformé en mécontentement populaire. Dans plusieurs villes et universités de Chine, des manifestations d’une ampleur inhabituelle ont fini par éclater, exigeant plus de libertés politiques et la fin des restrictions sanitaires, et ont poussé les autorités à renoncer au « zéro Covid ». Au sein de la prestigieuse université Tsinghua de Pékin, des étudiants ont scandé « Liberté d’expression, démocratie, État de droit ». Idem chez leurs rivaux de l’université de Pékin où des slogans antigouvernementaux ont été talochés sur les murs. Et dans d’autres campus, nombreux étaient les étudiants à brandir des feuilles blanches symbolisant leur rejet de la censure à l’œuvre dans le pays.
Le pays a une longue tradition de mouvements étudiants qui ont laissé des traces au sein de la société chinoise. Les manifestations de Tiananmen en 1989 ont été réprimées dans le sang par l’armée, qui s’en est prise aux protestataires pacifiques. Mais les étudiants d’aujourd’hui n’ont pas connu la répression de Tiananmen et ont reçu une éducation hautement patriotique depuis leur naissance, ce qui a laissé croire que cette génération était moins consciente politiquement que la précédente. « Je pense que les étudiants chinois d’aujourd’hui sont beaucoup plus informés sur le monde qu’on ne le croit parfois », fait valoir Wen-Ti Sung, politologue à l’Université nationale australienne. « Ils peuvent être des “nationalistes libéraux”, patriotes certes, mais aussi faire preuve d’une aspiration typique propre à la classe moyenne » pour plus de libertés civiles.
Éveil politique
Les autorités ont quasi immédiatement fini par abandonner leur stratégie « zéro Covid », pour apaiser le mécontentement populaire et relancer une économie asphyxiée par les mesures en vigueur depuis bientôt trois ans. Et bien qu’elles aient parallèlement étouffé les manifestations par l’intermédiaire d’intimidations et d’arrestations, plusieurs observateurs pensent que les graines d’une conscience politique plus large ont été semées parmi les jeunes. « Je pense que la participation des étudiants est un symbole d’espoir, parce qu’elle suggère que (...) les jeunes ont encore une conscience sociale et un potentiel politique, et sont désireux et capables de changer les circonstances actuelles », estime un manifestant de Tsinghua.
Depuis le début du XXe siècle, les universités chinoises sont des foyers d’activisme, même si l’arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en 2012 a fortement réduit ces mouvements. En 2014, dans la région administrative spéciale chinoise de Hong Kong, qui a longtemps bénéficié de libertés inégalées ailleurs en Chine, les étudiants avaient aussi été aux avant-postes pendant le Mouvement des parapluies, tout comme pendant les manifestations de 2019 où l’université polytechnique avait été occupée. Plus récemment, en 2018, des étudiants militants marxistes ont aidé à organiser des grèves d’usine dans le sud de la Chine, lourdement réprimées. Et cette année, les images et slogans utilisés par les manifestants sont nés dans des écoles d’art avant de se propager aux universités d’élite. Traditionnellement, « les étudiants utilisent des installations et autres formes d’art pour s’engager dans des questions politiques sensibles comme la censure en Chine », analyse le politologue Dali Yang. Aussi, les connaissances numériques de cette génération et sa capacité à contourner les pare-feu internet – probablement acquise lors de voyages à l’étranger – font-elles d’elle « le premier moteur des protestations », confirme Wen-Ti Sung.
Dissidence
Enseignement en ligne, campus fermés aux étrangers, retards fréquents d’examens et visites à domicile nécessitant une autorisation écrite... les étudiants en Chine ont fait les frais d’une politique sanitaire parmi les plus strictes au monde. « Rendez-moi ma jeunesse », pouvait-on lire en novembre sur des cabines d’essayage de l’Académie centrale des beaux-arts de Chine, laissant entrevoir l’ambiance régnant parmi les jeunes, certains confinés sur le campus depuis des mois. « Ils se sentent tous vraiment tristes et en colère (...) Toutes ces choses bouillonnent depuis longtemps », avance Ting Guo, professeure adjointe à l’Université de Toronto, dans un récent podcast. La collègue de Mme Guo, Diana Fu, fait valoir, elle, que les manifestations « reflètent un consensus parmi la génération Z selon lequel il est temps d’exprimer sa dissidence ». « Ils montrent que l’éducation patriotique n’a pas complètement effacé les aspirations à la liberté », constate-t-elle. La semaine dernière, des étudiants en médecine de Jiangsu et du Sichuan ont manifesté pour dénoncer des inégalités de salaires et de mauvaises conditions de travail.
Laurie CHEN/AFP


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