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Lifestyle - Savoir-faire

Au Temps brodé, le fil est force

Maison blanche, deux portes rouges, un balcon sur la mer. À l’intérieur s’ouvrent de grandes fenêtres, les unes sur l’horizon, d’autres sur des choses vues ou que certaines ont cru voir. Des étendues tissées, des visions brodées, des paysages intérieurs. Des peurs d’enfant, des émotions informes, des arbres peuplés d’oiseaux (ou de fruits ailés ?), tout un imaginaire modeste et somptueux, naïf et bouleversant, se dévide en fils de couleurs. Parfois des aquarelles se font miroirs. 

Au Temps brodé, le fil est force

Jusqu'au 23 décembre, une exposition à ne pas rater. Photo DR

C’était en 2014. Au lendemain de violents combats qui ont conduit à l’expulsion de Daech de la région de Ersal, à la frontière orientale du Liban, Isabelle Hélou et Dominique Eddé y sont allées prêter main forte et sonder les besoins. Elles y ont découvert une tradition de tissage de tapis qu’elles contribuent depuis lors à développer et moderniser. Un atelier, le Fil du Temps, devient le lieu où se trament des rêves de femmes qui reprennent lentement, sûrement, au rythme régulier des navettes, le contrôle de leur vie.

Un peu plus tard s’est ajoutée au projet la famille du Temps brodé, un atelier de broderies, au nord de Beyrouth, où collaborent des réfugiées de tous horizons. Avec, au départ, l’intention de préserver ces femmes de la précarité, Isabelle Hélou et Dominique Eddé ont fini par créer un véritable laboratoire où la broderie traditionnelle dépasse les schémas éprouvés pour explorer en toute confiance de sublimes abstractions.

Le bruit de la peur (Randa Siblani pour Le Temps brodé)

Au Fil du Temps, les kilims ancestraux se dépoussièrent de leurs motifs géométriques et se débarrassent du mauvais fil acrylique qui les envahit depuis que les moyens manquent pour acheter de la laine. À l’initiative d’Isabelle Hélou, couleurs végétales et matières naturelles reprennent leurs droits sur des tissages où la liberté mène le jeu. De grandes tapisseries se révèlent. Les unes déploient les vastes chatoiements de la Békaa, tellurique boogie-woogie de champs multicolores, d’autres déposent des zébrures de lune sur de sombres étendues où le regard se perd. Dans certains camaïeux de bleu on peut imaginer la mer, mais c’est peut-être un fragile instant de crépuscule sur la plaine, un rayon indigo volé à la lumière finissante. Le soleil peut aussi se coucher entre miel et feu, et la lune se lever dans une blanche gloire. Derrière ces œuvres il y a des mères qui conduisent le fil en berçant un enfant, ou de jeunes femmes qui assistent, les yeux brillants, à la lente révélation d’une toile issue de la matière de leurs rêves.

Au Temps Brodé, des toiles réimaginent la mer en merveilleux tourbillons de fil blanc sur des aplats de ciel au point d’ombre. L’abstraction se risque, loin des joliesses familières. « Ça me déchire », dit une brodeuse qui se défait petit à petit des fioritures de ses ouvrages. Et cette déchirure, elle la brode, et sa broderie déchire !

Une toile d’Huguette Caland est réinterprétée en fascinantes arborescences.

La déchirure, abstraction (Najibé Taleb pour le Temps brodé). Photo DR

Un conte cruel et tendre, Le Fil de la lune, écrit par Dominique Eddé dans le sillage de la double explosion du 4 août 2020 au port de Beyrouth, inspire des illustrations touchantes que des broderies vont relever, élever, détacher de leur contexte, irriguer de mystère. C’est l’histoire d’un enfant dont la maman est brodeuse. Il se souvient de ce jour fatidique. Sa peur est encore là. S’y ajoute l’inquiétude de sa mère qui brode pour nourrir la famille -et littéralement joindre les deux bouts- trois jours par toile. « Une lanterne éclaire la main d’Imane qui brode une lune sur un tissu blanc ». Imane brode aussi la lanterne. Elle brode tout, même les trous du tapis que l’enfant compte, accroupi à ses pieds. Même le balai dont l’enfant se sert pour « tuer l’ennemi », même la couleur, la forme et le bruit de sa peur, celui que fait le couteau en hachant le persil, même la paix, blanc sur blanc, et la lune avec sa lumière. Maniant la plume et le pinceau avec la même efficacité, Dominique Eddé donne forme aux mots et langage aux formes. Ses aquarelles tracent les contours de l’ineffable.

La lune, d'après une aquarelle de Dominique Eddé (Le Fil du Temps). Photo DR

Calligraphié par Samir Sayegh, traduit par Nadine Touma, édité par Dar Onboz, Le Fil de la lune recueille les broderies de Randa Siblani et Imane Salameh. Imane aime les livres. Elle les fréquente en secret depuis l’enfance. Elle est éblouie de voir son nom sur la page de garde. Son fils lui dit : « Je t’ai toujours aimée, mais aujourd’hui je t’admire ».

Broderie du Temps brodé, inspirée d'une oeuvre d'Huguette Caland. Photo DR

On ne dira jamais assez la force que les communautés d’artisanes qui fleurissent un peu partout au Liban, dans tous les savoir-faire, apportent à une nouvelle génération de femmes. Au Temps brodé comme au Fil du Temps, ce sont des parcours difficiles, des béances jamais comblées qu’un peu de laine, de silence et de rêve transforment en chemins de vie.

*Le Temps brodé, à découvrir jusqu’au 23 décembre à Minet Ain el Mraissé, dans « La maison blanche sur l’eau ». 

C’était en 2014. Au lendemain de violents combats qui ont conduit à l’expulsion de Daech de la région de Ersal, à la frontière orientale du Liban, Isabelle Hélou et Dominique Eddé y sont allées prêter main forte et sonder les besoins. Elles y ont découvert une tradition de tissage de tapis qu’elles contribuent depuis lors à développer et moderniser. Un atelier, le Fil du Temps,...

commentaires (5)

Merveilleuse initiative! Est-ce qu'il y a un site web? j'aimerais faire connaitre et circuler à Toronto....Merci

marie-therese ballin

08 h 22, le 21 décembre 2022

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Commentaires (5)

  • Merveilleuse initiative! Est-ce qu'il y a un site web? j'aimerais faire connaitre et circuler à Toronto....Merci

    marie-therese ballin

    08 h 22, le 21 décembre 2022

  • Oui bien sûr. Le lieu se trouve à 100m avant le restaurant Casablanca quand vous arrivez dans le sens de la circulation. Une des deux portes rouges. 33°54'03.3"N 35°29'13.5"E https://maps.app.goo.gl/qbrQnn9Zp7yPJawq5?g_st=iw

    Helou isabelle

    23 h 59, le 19 décembre 2022

  • Bonjour! Pouvez-vous donner la geolocation de cette maison blanche, introuvable sur google, ou un numéro de telephone? Merci de nous faire decouvrir…

    Madi- Skaff josyan

    07 h 59, le 19 décembre 2022

  • Oeuvres d’art . Bien plus que de l’artisanat .

    Tabet Lamia

    01 h 40, le 17 décembre 2022

  • Superbe! Grand Merci.

    Wlek Sanferlou

    19 h 19, le 16 décembre 2022

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