Trois jeunes femmes, portant des voiles blancs animés de visages brodés, marchent dans la lumière crépusculaire sur un chemin de campagne. Photos Until We Drown, Tala Amer, capture d’écran
Il faut tout un village pour élever un enfant, mais Ahmad Amer a dû se contenter de sa famille. Les villages libanais sont parfois si rigides. Il voulait être un artiste dans un environnement patriarcal où, sans doute, les hommes « ne font pas ça ». Son coup de crayon, ses dessins faits à main levée mais sans lever la main, lentement mais presque sans respiration, sûrement mais guidés par toutes ses incertitudes, sont aujourd’hui reproduits en broderies-manifestes sur des vêtements amples, non genrés, semblables et assemblables, déstructurés, à reconstruire comme on se construit soi-même.
Jusqu’au naufrage est une vidéo filmée par Tala Amer, étudiante en cinéma à l’Université libanaise, en hommage à ce frère qui a entraîné avec lui toute sa famille dans la grâce de l’art et peut-être une forme de disgrâce sociale. Nimbées dans une lumière bleutée, les images suivent une cohérence tendue, minimaliste, intimiste, d’une admirable élégance. On y admire la maturité d’une débutante qui a cherché dans ce premier projet, avant même son année de diplôme, à adresser un message puissant en direction d’une société qui aurait pu, par la violence de son rejet, étouffer un talent dans l’œuf. Quelle plus belle manière de résoudre un conflit et renvoyer aux méprisants leur mépris ?
Une photo de famille, couleurs fanées, de trois enfants, l’un sur une chaise haute. Photos Until We Drown, Tala Amer, capture d’écran
« Je me souviens, j’avais huit ans »
Trois jeunes femmes, portant des voiles blancs animés de visages brodés, marchent dans une lumière crépusculaire sur un chemin de campagne. Un air de trompette ajoute à l’atmosphère une douceur poignante. La caméra se déplace sur les mains d’une femme âgée, pétrissant une pâte. Retour aux trois femmes dont on ne voit que les voiles. Elles sont penchées, trois mains posées au sol. L’une d’elles procède à un rituel (ou est-ce un jeu ?), elle touche les autres mains à tour de rôle. Sur un plateau, parfaitement alignées, quatre tasses de café, l’une vide. Et puis une photo de famille, couleurs fanées, trois enfants, l’un sur une chaise haute. Une voix de femme (la mère ?) appelle : « Hamada ! » Un jeune homme assis, en plein air, enveloppé dans un tissu bleu brodé de fleurs blanches stylisées, tend son visage au rasoir d’un homme penché au-dessus de lui. Voix off d’une jeune fille : « Je me souviens, quand j’avais huit ans, comment j’observais mon frère. Mon père lui avait demandé de dessiner ce qu’il voulait sur les portes de nos chambres. » D’emblée s’impose la présence-absence qu’on imagine celle d’Ahmad, l’architecte d’intérieur qui a commencé sa carrière en tant qu’illustrateur avant de céder à la passion qui fait de lui aujourd’hui l’un des brillants représentants de la nouvelle garde de la mode libanaise.
Une main d’homme trace au feutre noir, avec détermination, des lignes sinueuses sur une grande feuille de papier brun. Photos Until We Drown, Tala Amer, capture d’écran
« Pour que les visiteurs puissent voir les dessins de mon frère »
Gros plan sur la mer : « Ce jour-là était pour moi l’un des plus beaux jours. Comme si nous reconstruisions notre maison. J’ignore quel était le sentiment de mon frère à ce moment-là. Je crois bien qu’il s’envolait. De joie ou de fatigue. » Retour à la scène de rasage : « Les missions ont été distribuées. La mienne était de remplir l’eau dans le bol, ouvrir la seconde porte de la maison, remplir de l’eau pour mon grand-père. Si tout cela avait eu lieu maintenant, j’aurais été prête à filmer la scène. » Une femme suspend sur la corde à linge une toile noire, brodée de dessins au fil blanc.
Une femme suspend sur la corde à linge une toile noire, brodée de dessins au fil blanc. Photo Until We Drown, Tala Amer, capture d'écran
La mer s’étend au fond du paysage : « Trois chambres, trois portes. Ma mère met de l’ordre dans ses idées. Mon frère ajoute des touches. Mon père refait les angles de la porte. Et moi je me tiens là, dans un bonheur absolu, bien que j’aie renoncé aux matchs de foot avec les garçons du quartier pour les doigts de mon frère. » Une main d’homme trace au feutre noir, avec détermination, des lignes sinueuses sur une grande feuille de papier brun. « Les portes ont été réinstallées. J’ai choisi de refermer la mienne à chaque fois qu’elle était ouverte, pour que les visiteurs puissent voir les dessins de mon frère. J’ouvrais la porte par le bord. J’avais peur d’altérer les peintures, bien que je sache qu’elles étaient sèches. Aujourd’hui, je suis une étudiante en deuxième année d’université, parlant à mon frère qui a quitté la vieille maison et nous a laissé de beaux souvenirs».
Un jeune homme assis en plein air, enveloppé dans un tissu bleu brodé de fleurs blanches stylisées, tend son visage au rasoir d’un barbier penché sur lui. Photo Until We Drown, Tala Amer, capture d'écran
« Avec ces gens-là… »
Une jeune femme porte une grande vareuse imprimée de fleurs : « Si je te demande de porter ça au village, tu le ferais ? » « Bien sûr que non », répond une voix d’homme en riant. « Pourquoi pas ? Sois franc », insiste-t-elle. « C’est joli, mais je ne porterais pas ça au village avec ces gens-là », répond-il. Infiniment lente, émouvante, tendue d’émotion contenue, la vidéo culmine avec le dessin achevé et cette sobre confidence : « Je cherche mon frère dans les coins des lieux, dans les yeux de ma mère, je cherche dans chaque différence, dans le tracé, dans la couleur, dans le tremblement de ma main dans ma robe bleue, je cherche dans mes prières, dans mon lit et dans la fleur par lui dessinée que je ne cesse de copier. »


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