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Économie - Entretien

Jean Riachi : Le Liban a besoin de banques qui fassent leur métier

Le PDG de FFA Private Bank, future Investment & Capital Bank, fait le point avec « L’Orient-Le Jour » sur les changements du groupe à venir et l’intérêt actuel pour le secteur bancaire de recommencer à financer l’économie libanaise.

Jean Riachi : Le Liban a besoin de banques qui fassent leur métier

Jean Riachi, PDG de FFA Private Bank, qui deviendra bientôt Investment & Capital Bank. Photo P.H.B.

Mi-novembre, FFA Private Bank deviendra I&C, pour Investment & Capital Bank, et élargira sa palette de services. Pouvez-vous revenir en détail sur cette transformation dont les contours ont déjà fuité dans la presse il y a quelques semaines ?

À partir du 18 novembre, FFA Private Bank changera définitivement de nom et de logo. Alors que nous étions jusqu’ici spécialisés dans la gestion de fortune et les activités de marché, nous avons décidé de développer nos activités pour proposer des services bancaires aux entreprises et aux particuliers fortunés.

Ce changement de modèle économique a été exposé à la Banque du Liban, qui a approuvé le changement de nom, il y a environ un mois. Nous avons renforcé nos effectifs déjà bien pourvus, en recrutant notamment un « managing director, responsable du business banking » venu du métier de la banque commerciale, Élias Alouf (ancien de Bank of Beirut et de la Banque de Syrie et du Liban).

Nous travaillons depuis plusieurs mois à modifier nos systèmes informatiques, les visuels et les contenus de nos applications, ainsi que ceux de notre site web. Sur le plan juridique, toutes les étapes ont été finalisées : accords de la BDL et de l’assemblée générale des actionnaires, mise à jour au registre du commerce, mise en conformité par rapport aux règles du Fatca américain ou des Common Reporting Standards européens, etc.

Est-ce que FFA Private Bank Dubai va suivre le même chemin ?

Non. Nous avons réorganisé le groupe de façon à séparer complètement l’entité de Dubaï de celle du Liban. Nous avons créé une holding au Dubai International Financial Center avec les mêmes actionnaires, qui a acquis les actions de FFA Private Bank Dubai. Ainsi, les actionnaires individuels finaux forment le dernier lien qui rattache les deux entités. L’opération est finalisée depuis l’année dernière.

Point de vue

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FFA Private Bank Dubai marche très bien et son cœur de métier reste la banque privée (gestion de fortune et opérations sur les marchés). Elle est connue sous ce nom, donc il aurait été contre-productif de le changer. En revanche, à Beyrouth, le métier de banque privée n’est plus au cœur de la stratégie, ce qui justifie la nouvelle identité.

Cette séparation a-t-elle un lien avec le rappel à l’ordre dont a fait l’objet FFA Private Bank Dubai de la part du régulateur local (DFSA, Dubai Financial Services Authority) en 2021 ?

Non, il n’y a aucun lien. Le processus de séparation a été engagé en 2020 et a été approuvé par les autorités de régulation en 2021. L’affaire à laquelle vous faites référence, qui est montée en épingle dans certains médias par pure malveillance, est postérieure.

L’affaire est simple : en mars 2021, le régulateur a enjoint à FFA Private Bank Dubai de prohiber les transactions de deux clients (non libanais, je tiens à le préciser) soupçonnés de délits d’initié.

Le régulateur avait jugé que la procédure automatique de signalisation que nous avions à l’époque – et qu’il avait précédemment validée – s’était révélée insuffisante pour assurer le contrôle des opérations de ces deux clients au moment où ils étaient soupçonnés. En réalité, nous avions fait des déclarations de soupçon sur plusieurs transactions pour ces mêmes clients, mais le régulateur a estimé que nos critères de « suspicion » auraient dû être plus larges et que d’autres transactions auraient dû être signalées.

La mesure a été levée en juillet 2021, après que nous avons renforcé nos procédures de signalement d’opérations suspectes en accord avec la DFSA.

La procédure n’a en outre entraîné aucune conséquence sur l’activité de la banque et des ses autres clients. Le pire qui puisse arriver en fin de procédure, c’est d’écoper d’une amende, comme cela arrive souvent avec de grandes banques internationales dans des cas similaires.

Quelle est la raison de votre changement de cap à Beyrouth ?

Il y a d’abord le fait que le Liban n’est plus une plateforme crédible pour la gestion de fortune et les activités de marché, ce qui nous a poussés à changer de modèle. Les grands comptes préfèrent confier la gestion de leurs actifs à des établissements étrangers. FFA Private Bank de Dubaï a connu un afflux important de clients libanais ces trois dernière années, venus de FFA à Beyrouth ou d’autres banques.

Partant de là, nous n’avons pu que constater qu’il y avait un besoin dans le marché auquel nous sommes parmi les rares à pouvoir répondre. Le secteur bancaire local est occupé avec la restructuration à venir et les litiges avec les déposants mécontents des restrictions qu’ils subissent. Il y a aussi un problème de liquidité et de confiance.

La FFA de Beyrouth n’a-t-elle pourtant pas été affectée par la crise ?

Le niveau de l’activité a baissé, mais son capital et sa liquidité sont intacts. Nous avons toujours été méfiants par rapport au marché libanais parce qu’il était malsain : les sociétés étaient trop endettées, les intérêts étaient trop élevés et il était donc impossible de concurrencer les banques qui acceptaient d’assumer le risque souverain (élevé) et avaient ainsi les moyens de payer des intérêts élevés. Depuis 2016, nous avons ainsi réduit la taille de notre bilan et de nos engagements au Liban, de sorte que la banque ne soit plus exposée au risque souverain ni au risque de crédit privé. Au moment de la crise, nous n’avions pas d’eurobonds et un minimum de placements à la BDL.

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Aujourd’hui, notre bilan est sain. Nous avons un ratio de solvabilité de 50 %, alors que le minimum demandé est de 8 % sur 5 ans. Et notre ratio de liquidité est de 150 %, alors que le ratio qui est demandé est de 3 %. Compte tenu de cette situation atypique, la BDL nous a officiellement et exceptionnellement exonérés en avril 2021 de l’obligation d’augmentation de capital (de 20 % par rapport au niveau du 31 décembre 2018) imposée à toutes les banques dès l’automne 2019 (et reportée à plusieurs reprises).

À l’exception de quelques comptes placés en fiducie au Liban ou détenant des actifs libanais, les comptes (titres et cash) de nos clients étaient placés en fiducie à l’étranger et donc leurs avoirs sont restés disponibles en dollars frais, alors que leur argent est toujours bloqué dans les autres établissements. Nous souhaitons capitaliser sur la confiance ainsi créée pour étendre nos activités. Cela nous permet donc de prendre ce pari aujourd’hui, en surfant sur la confiance de nos clients, alors que notre banque à Beyrouth n’a jusqu’ici que peu utilisé toutes les possibilités que lui ouvre sa licence de banque.

Quels nouveaux services bancaires allez-vous proposer ?

Nous allons démarrer avec des dépôts fiduciaires en dollars frais, appelés « Investment Grade Sight Fiduciary Deposits », qui seront entièrement adossés à des bons du Trésor américain à court terme et à des dépôts auprès de grandes banques internationales. Ces comptes seront complètement ségrégués du bilan de la banque, disponibles sous trois jours de préavis et leur rémunération tournera autour de 2,5 %. Nous proposerons des cartes de crédit et, outre les transferts, la possibilité de retraits en espèces – nous avons créé un service de caisse à cet effet. Pour des raisons logistiques, nous ne prendrons pas de comptes en dessous d’un certain niveau.

À côté de cela, nous allons nous lancer dans une activité de crédit aux entreprises en dollars frais. Cela s’articulera en deux temps. Nous allons d’abord proposer des crédits à certaines conditions financés avec nos fonds propres. Puis, si les choses progressent comme prévu, nous serons en mesure de proposer à nos clients à partir du deuxième trimestre 2023 de participer au financement de notre activité de crédit, en leur proposant une rémunération importante et un risque minimisé.

En espérant que d’ici là la qualité de l’environnement des affaires au Liban se sera améliorée, de sorte que nous ne soyons pas obligés de recourir aux mêmes types d’acrobaties que nous faisons aujourd’hui en raison de l’absence de tribunaux opérationnels, d’un taux de change unifié, du décalage entre le taux de change de la plateforme Sayrafa et celui du marché ou encore de l’existence du dollar local (ou dollar bancaire, celui coincé dans les banques depuis le début de la crise). Nous ne pouvons pas prendre le risque de prêter de l’argent en dollars frais sans que l’État et la loi ne nous garantissent de pouvoir être remboursés en dollars frais.

Est-ce vraiment le bon moment pour une banque de se risquer à financer l’économie libanaise ?

Oui, car malgré l’iniquité manifeste dont sont victimes les déposants libanais depuis trois ans, il faut reconnaître que la crise telle qu’elle s’est déroulée a permis à quasiment toutes les entreprises du pays de se désendetter en soldant leur passif à coups de dollars bancaires ou en jouant sur la multiplicité des taux. Par conséquent, le secteur productif repart sur des bases saines alors qu’il était étouffé par la dette et les intérêts élevés.

Mais il faut que l’État fasse le nécessaire pour réformer le pays, en commençant par garantir le bon fonctionnement de la justice et restructurer le secteur financier.

Le pays a besoin de banques qui fassent leur métier de banques, et particulièrement les grandes banques existantes. Une fois bien capitalisées et restructurées, elles aideront au redémarrage du pays. Beaucoup de banques libanaises disposent en effet de talents et d’un savoir-faire qui seront très précieux, et il n’y a pas forcément besoin de faire table rase et d’importer de nouvelles banques étrangères. Mais pour repartir sur des bases saines, il faudra accepter de faire des sacrifices. De tous les côtés.



Mi-novembre, FFA Private Bank deviendra I&C, pour Investment & Capital Bank, et élargira sa palette de services. Pouvez-vous revenir en détail sur cette transformation dont les contours ont déjà fuité dans la presse il y a quelques semaines ?À partir du 18 novembre, FFA Private Bank changera définitivement de nom et de logo. Alors que nous étions jusqu’ici spécialisés dans la...

commentaires (3)

Riachi : "Le pays a besoin de banques qui fassent leur métier". Jusqu'a maintenant les crapules bancaires ne faisaient pas le metier de banquier mais celui d'escrocs de haute volee...

Michel Trad

16 h 43, le 15 novembre 2022

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Commentaires (3)

  • Riachi : "Le pays a besoin de banques qui fassent leur métier". Jusqu'a maintenant les crapules bancaires ne faisaient pas le metier de banquier mais celui d'escrocs de haute volee...

    Michel Trad

    16 h 43, le 15 novembre 2022

  • Cest pas demain que je mettrais le moindre dollar dans une Banque au Liban...tfeh

    Emile G

    18 h 49, le 14 novembre 2022

  • Il va falloir aux banquiers beaucoup d’efforts pour se racheter une virginité. Il y a des combinaisons de termes qui donnent l’urticaire: député libanais, armes de la résistance, aouniste intelligent, banquier honnête, etc. Tiens, rien que d’écrire ce commentaire m’a donné des boutons partout.

    Gros Gnon

    14 h 00, le 14 novembre 2022

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