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Détruire, disent-ils

Il a neigé. Une petite neige. L’imaginer là-bas, là-haut, couvrant le foin doré de l’été dans la froide innocence du jurd où rien ne ment, ni ne trahit, ni n’insulte l’intelligence. Croire avec ce blanc salutaire à la possibilité d’une nouvelle page. Se transporter en pensée au milieu de cette poudre légère, s’y étendre face au ciel et ne rien maudire. Étreindre l’enfant que l’on fut, trop tôt grandi dans l’horreur des guerres, vomissant de terreur sa jeune âme sous les bombes ; l’adolescent fasciné par les combattants qui étaient du bon côté de la peur ; l’adulte que l’on est devenu sans voir venir, sans cesse dépoté, replanté, racines blessées, affublé d’un organisme qui a appris à s’adapter à tous les milieux hostiles, ordonnant au mental de faire de même. Dompter en soi l’hypervigilance et les réflexes post-traumatiques. Ne pas transmettre, ne pas transmettre, ne pas transmettre. Se faire fusible et que tout s’arrête là, au seuil de ce corps tendu, ces jambes toujours prêtes à courir, ce regard à 360°, cette voix qui tente de rassurer, même quand tout va bien. Oui, que tout s’arrête là.

Ne pas maudire. Ou alors accabler le hasard qui nous a fait ces vies-là. Essayer de ne pas donner au hasard les visages des despotes toujours en place, leur hubris, leur criminelle vanité, leur mémoire répétitive. Se dire qu’ils se sont trouvés là comme un sort jeté à ce pays, trop petit pour résister aux assauts des puissants, trop beau pour ne pas tenter les vandales, trop doux pour ne pas enrager les fâcheux. Mais que tout s’arrête à soi. Que nous soyons la dernière génération à vivre ce que nous avons vécu et qu’un avenir pacifié soit possible. Car c’est pitié de voir des jeunes, qui n’étaient même pas des projets dans le ventre de leurs mères à l’époque des batailles sanglantes, défendre tel ou tel chef de guerre aujourd’hui en cravate avec des arguments qu’on leur a dictés. Des enfants ou petits-enfants de « martyrs », souvent, en qui on a perpétué la bêtise et la haine pour justifier d’injustifiables morts.

Il a neigé, et cette étendue blanche sur le dernier carré vierge du pays défiguré par les crises nous offre une idée du paradis. Loin des torrents chargés d’ordures qui ont déferlé sur les artères du littoral et de la remontée d’eaux sales dans les foyers aux premières pluies. Loin de la flaque de sang dans la salle de classe où la belle enfant est morte sous le plafond effondré. Loin de la vieille dame emportée par le choléra, maladie de la pauvreté et des camps de concentration. Loin des robinets paradoxalement asséchés, tandis que le ciel vous dit « En voilà » et que les tuyauteries ne rendent que des échos de caverne. Et des forêts brûlées pour rien, par négligence ou par la cupidité de quelque promoteur, ou pour faire du charbon pour les narguilés, ou du petit bois en prévision de l’hiver. Et des impossibles reforestations pour les mêmes raisons. Et des plages bétonnées, et des horizons bouchés, et des villes qui étouffent.

Il est connu, dans toutes les civilisations de ce monde, que le principal symbole de puissance pour un dirigeant n’est ni dans ses armées ni dans ses richesses, mais dans son art de créer un jardin. Versailles n’en est qu’un exemple. Dompter la nature sauvage, la plier à sa propre vision d’un ordre cosmique, c’est montrer qu’on est tout aussi capable qu’un démiurge de produire de la beauté, signifier à l’ennemi que la cité abrite de l’intelligence, une organisation sans faille, un sens de la mesure, de la rigueur et de l’harmonie. En somme, une gouvernance. Depuis des lunes, on ne voit dans ce pays que laideur et chaos, signe du mépris qu’ont toujours eu les dirigeants – persuadés que gouverner, c’est détruire – pour la terre charnelle et le bien-être de ses habitants. Il a neigé. Une petite neige, mais neige quand même. Un peu de blanc jeté sur le haillon Liban.

Il a neigé. Une petite neige. L’imaginer là-bas, là-haut, couvrant le foin doré de l’été dans la froide innocence du jurd où rien ne ment, ni ne trahit, ni n’insulte l’intelligence. Croire avec ce blanc salutaire à la possibilité d’une nouvelle page. Se transporter en pensée au milieu de cette poudre légère, s’y étendre face au ciel et ne rien maudire. Étreindre l’enfant que l’on fut, trop tôt grandi dans l’horreur des guerres, vomissant de terreur sa jeune âme sous les bombes ; l’adolescent fasciné par les combattants qui étaient du bon côté de la peur ; l’adulte que l’on est devenu sans voir venir, sans cesse dépoté, replanté, racines blessées, affublé d’un organisme qui a appris à s’adapter à tous les milieux hostiles, ordonnant au mental de faire de même. Dompter en soi...
commentaires (4)

"Dompter la nature sauvage, la plier à sa propre vision d’un ordre cosmique, c’est montrer qu’on est tout aussi capable qu’un démiurge de produire de la beauté,..." Y compris la beauté de ce texte magnifique!

Georges MELKI

11 h 19, le 16 novembre 2022

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Commentaires (4)

  • "Dompter la nature sauvage, la plier à sa propre vision d’un ordre cosmique, c’est montrer qu’on est tout aussi capable qu’un démiurge de produire de la beauté,..." Y compris la beauté de ce texte magnifique!

    Georges MELKI

    11 h 19, le 16 novembre 2022

  • Un si beau texte pour décrire la plus nauséabonde des situations que vit notre pays et son peuple. Une contradiction, tout comme ce pays. Merci Fifi. Espérons qu’un jour vous sortirez votre plus belle plume pour décrire sa renaissance fulgurante pour nous régaler.

    Sissi zayyat

    11 h 20, le 13 novembre 2022

  • "c’est pitié de voir des jeunes, qui n’étaient même pas des projets dans le ventre de leurs mères à l’époque des batailles sanglantes, défendre tel ou tel chef de guerre..." juste un des bijoux de cet article qui force une larme à jaillir de mes yeux de septuagénaire qui a vécu les exploits de plusieurs de ces pseudo-chefs, la destruction qu'ils ont imaginés et les fortunes inimaginables qu'ils se sont fait... Merci Fifi et j'espère que ces jeunes vois lisent et vous comprennent...

    Wlek Sanferlou

    15 h 34, le 10 novembre 2022

  • MAGNIFIQUE !

    Cabbabe Nayla

    10 h 28, le 10 novembre 2022

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