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Nos Lecteurs ont la Parole

La mort lente

À un professeur qui l’interrogeait sur la définition de « l’existence » et de la « mort », un élève de la classe de philo fit cette réponse laconique et désabusée : « Au Liban, l’existence est mise entre parenthèses, quant à la mort, nous la vivons chaque jour. »

Si la mort se définit comme cessation de la vie, nous pouvons nous demander sans tomber dans le paradoxe : « Vivons-nous réellement ? »

Il y a plusieurs manières de mourir, et les Libanais en connaissent celle qui est la plus dure : la mort lente !

Qu’est-ce que la mort lente, sinon l’attente de la mort, l’inquiétude de mourir ? Qu’est-ce que la mort lente, sinon une existence vidée de sens, menacée sans cesse par l’ignorance des hommes dits responsables, sans éclat, vécue comme un calvaire interminable, comme une souffrance sans fin ?

Une existence frappée de précarité, rabougrie, écornée par la violence de la corruption, rétrécie par la peur, une existence se déroulant sur un fond de drame et vécue ainsi qu’un cauchemar, un mauvais rêve, une telle existence est la négation même de la vie. Éprouver le bonheur de vivre, de respirer, de jouer, de vaquer à ses affaires dans la stabilité, ce bonheur élémentaire, nous l’avons perdu. Nous ne vivons pas, nous survivons.

Les gens ont perdu l’usage du sourire. Le désarroi se lit sur les visages écorchés par l’appréhension. La mort lente, c’est ce goût amer dans la bouche. La mort lente, c’est l’apathie qui nous envahit, le désir de nous laisser glisser sur la pente de l’inertie, de nous laisser envelopper par l’euphorie de l’absurde, ivresse mortelle qui saisit une volonté fatiguée de son impuissance.

La mort lente, c’est quand l’homme n’a plus le droit de rêver, de gambader libre et insouciant au milieu de ses rêveries. Traqué en permanence, il est là aux aguets, cherchant sans cesse une lueur, obsédé par sa survie, taraudé par la peur. Nous n’avons pas le temps de vivre, mais celui de mourir. Toujours, on est confronté à l’insécurité et à l’aléatoire, l’existence est un enfer, elle est subie et non vécue, elle est un morceau de nuit posé sur nos épaules déchaînées.

Pour les philosophes, la mort est un scandale, une béance énigmatique, une déroute de la raison, une rupture inqualifiable qui invite au silence interrogatif. Pour Vladimir Jankélévitch, « la mort est inclassable, elle est l’événement dépareillé par excellence, unique en son genre, monstruosité solitaire, elle est sans rapport avec tous les autres événements qui, tous, s’inscrivent dans le temps ».

La mort, au Liban, n’est plus un phénomène scandaleux, inconcevable, qui bouscule la logique et la réduit au silence. Pas plus qu’elle n’est la conséquence d’un vieillissement biologique. « Chaque jour, dit Cocteau, j’observe la mort à l’œuvre dans le miroir. » Pour nous autres, Libanais, la mort est devenue banalité.

Compagne de nos jours, elle nous suit, fidèle comme une ombre, patiente comme une nourrice. Elle guette chacun d’entre nous, non plus « monstruosité solitaire », mais phénomène collectif qui fait de nous un peuple pour la mort !

Avons-nous encore le temps d’exister ? Quand nous risquons à tout moment de sombrer dans le néant, la fureur nous prend de vivre chaque instant comme si c’était le dernier, de le vivre intensément, avec volupté. Nous nous étourdissons pour oublier la menace qui pèse sur nous, nous cueillons la vie avec avidité, avec l’impatience de ceux qui savent que le temps leur est compté.

Mais dans cette volupté, se glisse, furtive, une note de morosité. Comment l’éviter quand, à la lisière de notre conscience, nous épie l’éphémère, sentiment qui frelate le plaisir, corrompt la joie de vivre, la rend friable, inconsistante ? Comment éviter une bouffée de mélancolie quand se pose, sur la volupté de l’instant, l’ombre de la précarité ?

Entre nos doigts hésitants, glissent les certitudes. Tout brûle : les images, les cris, les idées, les hommes aussi !

Dans ce pays où naquit le Verbe à l’aube des temps, les mots s’écroulent vides de sens et de consistance, et ne servent plus qu’à couvrir la duplicité des uns et la passivité du monde libre.

Ce qu’il nous faut éviter par-dessus tout, c’est de renoncer à cette mort lente. « Si pénible que paraisse l’épreuve, l’étincelle de l’espoir est toujours là. » Là... Où ? En nous, bien entendu.

L’optimisme devrait nous être un devoir, une thérapeutique, contre le désespoir. Rappelons-nous ce vers de Nadia Tuéni : «... Où l’homme peut toujours s’habiller de lumière... »

Les textes publiés dans le cadre de la rubrique Courrier n’engagent que leurs auteurs. Dans cet espace, L’Orient-Le Jour offre à ses lecteurs l’opportunité d’exprimer leurs idées, leurs commentaires et leurs réflexions sur divers sujets, à condition que les propos ne soient ni diffamatoires ni injurieux ni racistes.


À un professeur qui l’interrogeait sur la définition de « l’existence » et de la « mort », un élève de la classe de philo fit cette réponse laconique et désabusée : « Au Liban, l’existence est mise entre parenthèses, quant à la mort, nous la vivons chaque jour. »Si la mort se définit comme cessation de la vie, nous pouvons nous demander...

commentaires (1)

Très bien écrit, mais si triste...

Cartier Murielle

14 h 56, le 05 octobre 2022

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Commentaires (1)

  • Très bien écrit, mais si triste...

    Cartier Murielle

    14 h 56, le 05 octobre 2022

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