Rechercher
Rechercher

Société - Recherche

Après avoir payé son essence, l’instituteur libanais n’a plus que 3 dollars par mois pour vivre

Une étude du Centre d’études libanaises rattaché à la LAU entend faire pression sur les autorités et sur les donateurs, afin de les pousser à élaborer une stratégie éducative digne de ce nom.

Après avoir payé son essence, l’instituteur libanais n’a plus que 3 dollars par mois pour vivre

Ce tableau compare le revenu mensuel moyen d’un enseignant, qui est de 131 dollars, et le coût mensuel moyen de ses déplacements, qui est de 128 dollars.

« Pour la quatrième année consécutive, enseignants, écoles, parents et élèves se préparent à une nouvelle année scolaire mouvementée au Liban. Alors que les vacances d’été touchent à leur fin (une partie des élèves du privé sont déjà retournés sur les bancs de l’école), le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEHE) n’a toujours pas élaboré de stratégie ou de vision claire visant à relever les innombrables défis qui affectent les perspectives d’apprentissage d’un million et demi d’élèves libanais et syriens. Bien au contraire, il pousse les 39 000 enseignants des écoles publiques et les 50 000 enseignants du secteur privé à davantage d’austérité. Et pour éviter les grèves du corps professoral, il se contente d’adopter des solutions en demi-teinte. Il offre aux enseignants des compensations financières insignifiantes, tout en les menaçant de mesures disciplinaires s’ils s’abstenaient de se rendre à l’école à cause du coût inabordable du transport. Entre-temps, les élèves ont énormément manqué l’école durant les trois dernières années en raison du soulèvement populaire de 2019, du confinement lié à la pandémie de Covid-19 et des grèves des enseignants. » Cette consternante description est au cœur d’une étude publiée début septembre par le Centre d’études libanaises rattaché à l’Université libano-américaine (LAU), conjointement réalisée par Mohammad Hammoud et Maha Cheaib qui tirent la sonnette d’alarme. « Les enfants du Liban ne peuvent se permettre de perdre encore une autre année scolaire », mettent en garde les chercheurs.

Aucun plan pour le secteur éducatif

Le Centre d’études libanaises a pour objectif d’évaluer les performances du gouvernement, du ministère de l’Éducation et de la communauté des donateurs. Il entend surtout faire pression sur eux pour les pousser à élaborer une stratégie digne de ce nom. D’où cette étude pour la seconde année consécutive sur l’impact de la crise sur le secteur éducatif au Liban. « La rentrée scolaire est imminente. Et toujours pas le moindre plan pour le secteur éducatif. Seules des solutions de dernière minute sont proposées, sans étude d’impact ou de faisabilité », déplore Maha Cheaib, contactée par L’Orient-Le Jour. « La gestion de l’éducation est lamentable depuis tant d’années. D’abord au niveau du ministère, de sa structure chaotique, de son manque de personnel, du départ de son directeur général Fadi Yarak, de l’opacité de son pouvoir décisionnel », gronde-t-elle. Pire encore, « des aides pour des montants faramineux ont été accordées à l’éducation. Ces sommes ont été dépensées sans résultat, sans transparence, sans enquête pour identifier le gaspillage et le vol, et sans qu’aucun responsable ne soit jamais sommé de rendre des comptes », accuse-t-elle, montrant du doigt les autorités libanaises d’une part, les organisations internationales et donateurs de l’autre. « Les donateurs sont en partie responsables de ne pas exiger une plus grande transparence et de ne pas remettre en cause l’échec continu du MEHE à tenir ses promesses au cours des 30 dernières années », insiste Mme Cheaib. D’où l’urgence de réagir avant qu’il ne soit trop tard pour les élèves du Liban. « Autrement, les enfants du Liban pourraient perdre une quatrième année de leur apprentissage scolaire », avertit l’étude.

Lire aussi

L’école catholique opte pour des écolages en LL et des contributions en dollars frais

C’est dans cette optique que l’organisme de recherche a mené une enquête en ligne auprès de 2 700 parents d’élèves (89 % dans des écoles privées et 11 % dans des écoles publiques) et 1 512 enseignants (57 % dans des écoles privées et 43 % dans des écoles publiques) répartis dans les huit mohafazats. Une table ronde a également été organisée avec des représentants de différents syndicats d’enseignants, de parents d’élèves, d’acteurs de l’éducation et de la société civile pour discuter des résultats et élaborer des recommandations pour une année scolaire réussie.

Ce tableau détaille l’impact de la crise sur les enseignants : 89 % disent que la crise a affecté leur bien-être psychologique, 69 % leur motivation au travail, 46 % leur relation avec la direction de l’établissement et 28 % les performances d’enseignement.

Les salaires des enseignants, l’équivalent de 131 dollars par mois

Pour les enseignants, l’impact de la crise est tout bonnement dramatique, car leurs salaires ne valent plus rien depuis l’effondrement de la monnaie nationale. Et aucune mesure radicale n’a été prise pour compenser la perte de leur pouvoir d’achat, mis à part une indemnisation mensuelle forfaitaire de 90 dollars par enseignant du secteur public, largement insuffisante.

« Depuis 2019, à cause de la dépréciation de la livre libanaise (elle a atteint il y a quelques jours le taux record de 39 000 LL pour un dollar), les salaires payés en monnaie locale ont perdu plus de 90 % de leur valeur », révèlent les chercheurs. Malgré les compensations financières dont une partie des enseignants a bénéficié, les rémunérations trop basses ne couvrent plus leurs dépenses de base. Selon les personnes ayant répondu aux enquêteurs, « le revenu mensuel moyen d’un enseignant, versé en livres libanaises, ne vaut plus désormais que l’équivalent de 131 dollars. Quant aux frais de transports, ils s’élèvent à 128 dollars par mois. Ce qui ne laisse à l’instituteur que 3 dollars pour vivre durant tout le mois ».

Lire aussi

Mélanie, enseignante, ne peut plus mettre un sou de côté

Cette situation a poussé 66 % des enseignants à exercer un second emploi pour couvrir leurs frais de subsistance et les deux tiers à emprunter de l’argent pour assurer leurs besoins essentiels. Car 73 % des instituteurs ont déclaré avoir du mal à honorer leurs factures. Une réalité peu surprenante, sachant que les factures mensuelles d’électricité et d’internet représentent 139 % de leur revenu mensuel moyen. Pire encore, la crise financière a privé les enseignants de leurs besoins humains fondamentaux, la quasi-totalité d’entre eux, soit 99 %, ayant déclaré que la crise avait limité leur accès aux services médicaux.

Le coût élevé des transports a également contraint 60 % des professeurs à manquer des journées de classe. Résultat, 20 % d’entre eux ont subi des mesures disciplinaires pour absentéisme et se sont vu refuser l’indemnité supplémentaire mensuelle de 90 dollars (accordée en principe à tous les enseignants du public). Une réalité qui a négativement affecté leur motivation au travail et leur bien-être psychologique, au même titre que leur relation avec leur direction, souligne encore l’étude du CEL.

Cette allocation supplémentaire, supposée compenser la dévaluation salariale, a d’ailleurs été décrite comme médiocre par plus des trois quarts des enseignants (86 %). Car seuls les enseignants du public se sont vu accorder cette indemnisation, tandis qu’une importante partie des contractuels et des intermittents en ont été privés. De même, la performance des syndicats d’enseignement privé et public a été jugée non satisfaisante par la moitié des interviewés, ces organisations n’ayant pas fourni le soutien adéquat aux enseignants.

L’incapacité des parties prenantes à répondre de manière appropriée à la crise a poussé de nombreux enseignants au désespoir. 73 % d’entre eux prévoient de quitter le secteur de l’éducation et les trois quarts envisagent de quitter le Liban. « La baisse drastique de la qualité de vie des enseignants est aujourd’hui l’un des défis majeurs de l’éducation », commente Mme Cheaib. « La seule issue au problème est de revaloriser une fois pour toutes les salaires des professeurs, et non pas de se contenter de leur accorder quelques aides », recommande-t-elle.

Dans ce tableau, on constate l’abîme qui sépare le revenu mensuel moyen du ménage, qui gravite autour de 462 USD, et les frais annuels moyens de scolarité et de transport, qui s’élèvent à 2 355 USD.

Des parents face à la dollarisation des écolages

Autre défi majeur du secteur, la baisse du pouvoir d’achat des parents d’élèves, dont les revenus sont principalement dans la monnaie nationale. Ils n’ont tout simplement pas les moyens de répondre à la demande des écoles privées de verser une contribution en dollars frais, en plus des écolages en livres libanaises, selon la chercheuse.

En comptant les frais moyens de scolarité par an et par enfant (1 037 dollars) et ceux du transport scolaire (1 318 dollars), les parents d’élèves doivent s’acquitter d’un montant moyen de 2 355 dollars par enfant à l’école privée, souligne l’étude. Malgré les lignes rouges imposées par le ministère de l’Éducation, 7 parents sur 10 ont indiqué que l’établissement de leur enfant exigeait qu’une partie des frais de scolarité soit payée en dollars « frais », en plus de l’augmentation de l’écolage en livres libanaises. Face à cette importante hausse, le revenu mensuel moyen des ménages déclaré par les parents se limite à 462 dollars, ce qui signifie que 42 % de leur revenu annuel est consacré à la scolarité d’un enfant, ces chiffres excluant les frais supplémentaires comme les livres et la papeterie.

Avec l’augmentation des frais de scolarité, la moitié des parents ont déclaré avoir récemment transféré leur enfant d’une école privée à une école publique, 87 % indiquant qu’ils n’avaient plus les moyens de payer les frais de scolarité. Tous ces défis menacent l’avenir scolaire des enfants puisque 72 % des parents ont déclaré qu’ils n’avaient peut-être plus les moyens de payer les études de leur enfant et 10 % ont indiqué que leur enfant pourrait devoir entrer tôt sur le marché du travail.

L’impact de la crise sur l’avenir de l’enfant en chiffres : 72 % des parents pourraient ne plus se permettre d’assumer l’éducation de leurs enfants, 10 % des parents s’attendent à voir leurs enfants entrer plus tôt sur le marché du travail, 10 % estiment qu’il n’y a pas d’impact et 8 % pensent que la crise pourrait avoir d’autres impacts.

Les nécessaires réformes structurelles

Les conséquences pour les élèves sont dévastatrices. Les enfants du Liban, en particulier les Syriens, ont manqué d’apprentissage au cours des trois dernières années, ce qui peut hypothéquer leur avenir scolaire. Selon un tiers des parents et des enseignants interrogés, la crise a réduit les performances scolaires et le bien-être psychologique général des enfants, avec 10 % d’abandons et 15 % de redoublements. De même, la crise économique a affecté la capacité de fonctionnement des écoles. Les trois quarts des enseignants ont déclaré que leurs établissements n’étaient pas tout à fait prêts à commencer une nouvelle année scolaire en raison de pénuries de carburant et de personnel, ce qui peut avoir un impact significatif sur la qualité de l’enseignement et de l’apprentissage pour la quatrième année consécutive.


« Pour la quatrième année consécutive, enseignants, écoles, parents et élèves se préparent à une nouvelle année scolaire mouvementée au Liban. Alors que les vacances d’été touchent à leur fin (une partie des élèves du privé sont déjà retournés sur les bancs de l’école), le ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur (MEHE) n’a toujours pas...

commentaires (4)

Construire un métro à Beyrouth, c'est sérieux?! et avec quel argent et en combien de temps? il roulera comment le métro? énergie solaire ou éolienne? et les autres régions, on fait comment? il n'y a que pour Beyrouth, quoi? ça ne coute rien de rêver. à la bonne heure :-)

Khairallah Issam

19 h 42, le 23 septembre 2022

Tous les commentaires

Commentaires (4)

  • Construire un métro à Beyrouth, c'est sérieux?! et avec quel argent et en combien de temps? il roulera comment le métro? énergie solaire ou éolienne? et les autres régions, on fait comment? il n'y a que pour Beyrouth, quoi? ça ne coute rien de rêver. à la bonne heure :-)

    Khairallah Issam

    19 h 42, le 23 septembre 2022

  • Il faudrait construire un système de metro à Beyrouth pour avoir un réseau de transport en commun et éviter les déplacements inutiles en voiture.

    Stes David

    15 h 00, le 23 septembre 2022

  • JE REPETE : QUE LE FMI IMPOSE A NOS ABRUTIS CORROMPUS, VOLEURS, TRAFIQUANTS ET MAFIEUX DE RECUPERER LES MILLIARDS DE DOLLARS DUS PAR L,ETAT DES MILLIARDAIRES ET MULTIMILLIONNAIRES DE NOTRE PAYS DONT LES GOUVERNANTS ET FAMILLES ET PARENTS ET AMIS EN FONT PARTIE ET NON DES ECONOMIES D,UNE VIE DES DEPOSANTS. - PEUPLE LIBANAIS, SORTEZ DANS LES RUES ET QUE VOTRE VOIX EN CE SENS TONNE DANS LES OREILLES DU FMI COMPLICE DES OLIGARCHES PARTOUT DANS LE MONDE ET QUI PUNIT POUR LEURS VOLS LES PEUPLES DES PAYS. QUE LA JUSTICE PARLE ET DECIDE ET S,APPLIQUE !

    LA LIBRE EXPRESSION.

    09 h 52, le 23 septembre 2022

  • Catastrophique . A l'image du pays.....

    Abou Khater Hayat

    08 h 36, le 23 septembre 2022

Retour en haut