Rechercher
Rechercher

Partenaires de vos ambitions

Sur le bureau de l’employé de banque, face au client, une petite barre personnalisée indique son nom suivi des mots : « partenaire de vos ambitions ». Une relique à laquelle il semble tenir par simple nostalgie, en souvenir des temps pas si lointains où, jeune diplômé, il avait eu la chance de décrocher un stage, puis un poste, puis une promotion qu’il a à peine eu le temps de célébrer avant de se retrouver avec un salaire inférieur à son salaire de stagiaire. Les ambitions des déposants, ces créatures nées du mauvais côté du guichet – qui d’ailleurs n’en a pas de bon –, se limitent à arracher quelques billets à l’adversité.

Qui n’a pas son hebdomadaire « jour de banque » ? On ne parle pas ici des jours de paie, ceux-ci sont résolument dévolus aux ATM où il faut tenter sa chance de bonne heure, la probabilité de se retrouver devant une machine sèche pendant au nez de tous les usagers. Mais non, le « jour de banque », c’est le jour où l’on va tenter de négocier avec un responsable sans pouvoirs le retrait d’une somme urgente, rien d’extravagant, mais tout de même supérieure aux ridicules seuils imposés, pour envoyer de l’argent à un étudiant qui, sans cela, n’aurait pas de quoi se nourrir ou, pire, à un proche malade.

Naturellement, pour gagner du temps et peut-être ainsi lasser le client ou la cliente qui ne réclame que son droit, le directeur va demander des justificatifs. Prouvez que votre enfant a faim. Prouvez que votre sœur est malade. Et si vous apportez les preuves, vos documents vont faire le tour de l’établissement, histoire de lambiner un peu et puis remonter à la direction (jugement dernier de la « idara »), passer un test de virginité à la banque centrale qui décidera au final si vous avez droit ou non à votre argent. Pendant ce temps, il y a des gens qui dépendent de vous et qui souffrent.

Sali a connu cette ordalie. Elle est déjà passée par la case supplications chez le responsable sans pouvoirs, lequel lui a demandé des justificatifs. Elle connaissait la suite. Elle savait que sa sœur, gravement malade, ne pouvait attendre que l’argent soit disponible pour enfin bénéficier de soins qui lui donneraient un rab de vie. Elle ne pouvait pas attendre que la banque lâche ses économies pour gagner un peu plus de temps avec sa fille, la prendre un peu plus longtemps dans ses bras, lui donner un peu plus de chaleur et de confiance au milieu de l’incertitude et des vicissitudes de la maladie. Une femme en colère, Sali, depuis la première heure. Une habituée des interrogatoires à deux balles auxquels sont soumis les plus farouches des manifestants. Désormais une bête blessée, prête à tout pour l’amour de sa sœur et de l’enfant qui ne devrait pas perdre sa maman pour si peu.

Elle n’était pas faite pour ce genre de combat. Si elle avait eu à se battre, elle aurait choisi un autre métier que celui d’architecte d’intérieur. Elle a préféré se consacrer à l’harmonie des lieux de vie, aux foyers qui réconcilient et réconfortent, aux chambres qui inspirent, dans un pays où non seulement la beauté s’évapore, mais où manque le sens même de la laideur. Peut-être son geste était-il finalement celui d’une architecte : ôter une cloison, faire respirer l’espace, dégager l’obstacle qui bouffe l’oxygène. Elle est passée à l’acte. À défaut de bulldozer, elle a pris du gasoil pour que le danger ait une odeur. Elle a pris un pistolet de pacotille, assez ressemblant pour faire impression. Et elle y est allée, Sali, avec sa politesse à elle, demander, s’il vous plaît, ce qui lui revient de droit, sans autre justificatif que son relevé bancaire.

Parce que le Liban est le seul pays au monde où il faut braquer une banque pour obtenir son propre argent, Sali est devenue une héroïne ordinaire, quitte à ce que les victimes de son héroïsme soient avant tout collatérales, employés tout aussi lésés, clients innocents. Toujours est-il que le combat entre banques et déposants commence à prendre une méchante tournure. Comment en est-on arrivé là ? C’est vers le pouvoir qui traîne encore les pieds pour encadrer cette situation anormale qu’il faudrait avant tout se tourner. Mais l’inflation gagne et la colère gronde. Quand la poire pour la soif s’évapore au moment où l’on a soif, quand le bas de laine disparaît aux portes de l’hiver, c’est alors que sortent les griffes et les crocs. Pas besoin d’être devin pour le prédire : malheureusement, ça va saigner.


Sur le bureau de l’employé de banque, face au client, une petite barre personnalisée indique son nom suivi des mots : « partenaire de vos ambitions ». Une relique à laquelle il semble tenir par simple nostalgie, en souvenir des temps pas si lointains où, jeune diplômé, il avait eu la chance de décrocher un stage, puis un poste, puis une promotion qu’il a à peine eu...

commentaires (2)

Ça serait cool si les banques pouvaient, à l’intention de leurs clients qui ont du mal à se déplacer, rajouter une option "hold-up" sur leurs applications de e-banking online...

Gros Gnon

16 h 16, le 16 septembre 2022

Tous les commentaires

Commentaires (2)

  • Ça serait cool si les banques pouvaient, à l’intention de leurs clients qui ont du mal à se déplacer, rajouter une option "hold-up" sur leurs applications de e-banking online...

    Gros Gnon

    16 h 16, le 16 septembre 2022

  • Excellemment dit! Je me suis permis de vous piquer cette phrase si vraie et si cruelle, si tragique dans sa brutalité: le Liban est le seul pays au monde où il faut braquer une banque pour obtenir son propre argent, en vue de la poster sur ma page Facebook. C'était inévitable: lorsque le pauvre déposant est victime d'un aussi sordide complot où se sont ligués contre lui Banquiers, Hommes politiques, Juges et Forces de l'Ordre, son seul recours le plus légitime est LA VIOLENCE. C'est malheureux mais c'est le résultat de la Loi de la Jungle voulue par ce non-État.

    Georges Airut

    03 h 28, le 15 septembre 2022

Retour en haut