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Tueurs de rêves


Il est des moments dans la vie des peuples, comme d’ailleurs des individus, où l’histoire en marche paraît soudain être prise de hoquets. Où on la voit trébucher. Où le cours des évènements, apparemment tout tracé, se trouve instantanément chamboulé de fond en comble.


L’assassinat de Bachir Gemayel fut indéniablement un de ces moments. Quarante ans plus tard et comme à chaque commémoration de ce terrible évènement, nous revoilà pourtant à nous perdre en conjectures sur ce qu’eut été le Liban selon Bachir, si seulement la fatalité ne s’en était pas mêlée. Avec le jeune président-élu, ses fidèles pleurent encore la vision d’un futur injustement passé, escamoté. D’autres Libanais n’ont pas fini d’applaudir à la disparition brutale d’un chef de guerre accédant au faîte du pouvoir à l’ombre des baïonnettes israéliennes. C’est donc à des tableaux totalement différents, passionnément contradictoires même, que conduit le recours collectif à ce formidable survolteur d’imaginations qu’est le si…


Le plus extraordinaire cependant est qu’entre ces deux camps pourtant inconciliables, les dures évidences du moment devraient déblayer ne serait-ce qu’un improbable terrain de rencontre. Après tout, la cascade de désastres qui s’est abattue sur le Liban n’a épargné ni les nostalgiques de l’illustre disparu ni ceux qui l’ont voué aux gémonies. En toute honnêteté, qui donc parmi les détracteurs de ce dernier aurait-il pu concevoir, même dans ses plus épouvantables cauchemars idéologiques, pire situation que l’actuelle ?


Bachir Gemayel était pour le moins porteur d’un projet, d’un programme d’un rêve. Projet vivement contesté, c’est parfaitement vrai ; projet néanmoins remanié, adapté aux réalités et particularités du pays, dès le moment où il ambitionnait d’être le président de tous les Libanais, d’un Liban ressoudé et où l’administration publique fonctionnerait avec la régularité d’une montre suisse. Ces priorités domestiques l’amenaient d’ailleurs à repousser à des circonstances plus adéquates la signature d’une paix exigée dans l’immédiat par Israël.


Ce grand dessein, pour controversé qu’il fût à l’époque, ce n’est pas la volonté populaire, ce n’est pas non plus le jeu démocratique ; le verdict des institutions, qui l’a fait capoter, mais le meurtre. Car pour mettre en échec tout projet, le plus simple et le plus efficace dans notre magnifique pays est désormais d’en éliminer plutôt l’auteur. Ainsi ont été assassinés, plus tard, un deuxième président, un ancien Premier ministre et toute une procession de personnalités politiques et leaders d’opinion. Il serait superflu d’ajouter que leurs assassins courent toujours, et sont même souvent traités en héros.


Projet, vision, rêve, on l’appellera comme on voudra, mais il faut absolument revenir à toutes ces notions qui mériteraient de figurer au service des objets perdus, si seulement il en existait un dans notre pays. Les pâles figures qui nous gouvernent savent-elles seulement où elles vont et vers quel précipice elles nous entraînent ? À l’aide de quel plan d’avenir espèrent-elles gagner un jour notre reconnaissance éternelle ? Ont-elles d’autres centres d’intérêt que leur soif de pouvoir et des avantages matériels qui en découlent? À quels sombres trafics, à quelle négligence non moins criminelle des responsables doit-on l’hécatombe du port de Beyrouth? Et à défaut de citoyens n’est-ce pas la démocratie, les institutions que l’on assassine littéralement en faisant du vide, du blocage, un vulgaire style de gouvernement ?


Voilà qui nous ramène, du coup, à ce magique mot de si qui a conféré une notoriété planétaire au nez de Cléopâtre. C’est le président Aoun qui en usait hier même pour entretenir une fois de plus l’équivoque sur sa prochaine sortie de scène. Le chef de l’État demeure ainsi disposé à quitter le palais de Baabda à l’expiration de son mandat, mais seulement si la situation est normale et que nul ne cherche à nuire ou à comploter. Autrement, prévient-il, on verra ce qu’on verra.


Reste à savoir si, dans ce pays de toutes les dérives existe encore quelque chose de normal.

Issa GORAIEB

[email protected]


Il est des moments dans la vie des peuples, comme d’ailleurs des individus, où l’histoire en marche paraît soudain être prise de hoquets. Où on la voit trébucher. Où le cours des évènements, apparemment tout tracé, se trouve instantanément chamboulé de fond en comble. L’assassinat de Bachir Gemayel fut indéniablement un de ces moments. Quarante ans plus tard et comme à chaque...