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Le repos du juge

Trois p’tits tours et puis s’en va …


Messager, sinon garant, d’une future prospérité surgie du fond de la mer, le très qualifié Amos Hochstein est fort loin d’être une marionnette. Comme dans la comptine de notre enfance pourtant, c’est à une rapide tournée des piliers de la troïka locale, clôturée par une gracieuse révérence, que s’est résumée hier la énième visite du médiateur américain. Celui-ci a bien fait état de très bons progrès sur la voie d’une délimitation de la frontière maritime entre le Liban et Israël, ajoutant cependant qu’il restait du travail à faire. Voilà qui paraît confirmer l’opinion, assez répandue, qu’aucun accord ne pourra être finalisé, et signé, avant la fatidique échéance du mois de novembre. À cette date, en effet, l’État hébreu se sera doté d’un nouveau parlement et d’un gouvernement conséquent ; de son côté, veut-on espérer, le Liban se sera offert le luxe, devenu rare, d’une élection présidentielle intervenant dans les formes et délais prévus par la loi.


Mais nouveau président ou pas, peut-on vraiment attendre de l’establishment ancré au pouvoir qu’il gère en bon père de famille le déluge de dollars appelé à couler un jour de ces deux cornes d’abondance que sont nos gisements sous-marins de gaz et de pétrole ? Par quelle opération du Saint-Esprit les hydrocarbures échapperaient-ils donc aux fautes lourdes et rapines qui ont asséché les ressources de l’État, finissant par priver les citoyens des services publics les plus élémentaires ?


À l’heure où s’impose de manière pressante une saine gouvernance, c’est au contraire le chaos qui fait office d’arme de chantage ou, pire encore, d’argument politique. C’est un chaos constitutionnel que nous promet ainsi le gendre du chef de l’État si une vacance présidentielle devait survenir mais que demeurait en place l’actuel gouvernement d’expédition des affaires courantes. C’est encore un chaos financier qu’illustrent l’incapacité des responsables à produire un plan de redressement complet et définitif, et celle du Parlement à statuer sur le contrôle des capitaux. Et c’est maintenant un chaos sécuritaire qui pointe son vilain museau, le vertigineux appauvrissement de la population ne pouvant qu’entraîner une nette recrudescence de la criminalité.


Incompétence ou inculture politique mâtinée de corruption, déraison ou flagrante mauvaise foi, on ne sait trop à quelle dérive on doit surtout un aussi colossal gâchis. Le doute n’est guère permis, en revanche, pour ce qui est de la plus pernicieuse, la plus dévastatrice peut-être de toutes ces situations chaotiques: celle où l’on œuvre délibérément, méthodiquement, ouvertement, à enfermer ce suprême recours du peuple qu’est la justice.


Comme on sait, le juge Tarek Bitar enquêtant sur la méga-explosion de 2020 dans le port de Beyrouth a déjà enduré les plus incroyables des avanies. Il a été accusé de partialité dès lors qu’il se hasardait à lancer des mandats contre trois anciens ministres. Il a fait l’objet d’une cascade de pourvois en récusation, et même de menaces très explicites proférées dans son propre bureau du Palais de justice par le convoyeur du terrible message qui est reparti sans être autrement inquiété. Tarek Bitar n’a rien d’un invalide ou d’un fainéant, il ne passe pas son enquête en vacances, le comble de l’ironie est qu’on lui reproche sa lenteur, dans le même temps qu’on s’évertue à le ligoter. N’ayant pu le contraindre de rendre son tablier, voilà maintenant qu’on veut charitablement l’assister en accolant à l’irréductible investigateur un suppléant. Autrement dit, un remplaçant à temps partiel. Avancé par le ministre de la Justice (lui-même un ancien haut magistrat de carrière), endossé par le Conseil supérieur de la magistrature, le prétexte était tout trouvé : le cas des personnes détenues dans le cadre de cette affaire et attendant d’être incriminées et jugées. Détail utile, au nombre de ces derniers, figure l’ancien patron des douanes, un protégé du régime …


Pour apaiser la légitime fureur des familles des victimes, il faudra tout de même trouver mieux. Pour cela, faites confiance à la diabolique imagination de ceux qui s’acharnent à abattre, l’une après l’autre, les plus essentielles de nos institutions.

Issa GORAIEB

[email protected]


Trois p’tits tours et puis s’en va … Messager, sinon garant, d’une future prospérité surgie du fond de la mer, le très qualifié Amos Hochstein est fort loin d’être une marionnette. Comme dans la comptine de notre enfance pourtant, c’est à une rapide tournée des piliers de la troïka locale, clôturée par une gracieuse révérence, que s’est résumée hier la énième visite...