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Y a pas l’feu !


Urgence nationale, priorité essentielle : de ces solennelles mentions dont use, ces derniers temps, l’Amérique à propos du Liban, on ne sait trop au juste s’il faut s’alarmer ou au contraire se féliciter .


Malgré sa dramatique formulation, le premier de ces termes n’a rien de soudainement cataclysmique, du moins en ce qui nous concerne. Souvent, en effet, l’invocation de l’urgence nationale autorise tout président américain à gérer promptement une situation de crise sans attendre un quelconque aval du Congrès. Instituée en 2007 par George W. Bush, l’inclusion de notre pays au nombre de telles situations est régulièrement renouvelée bon an, mal an ; c’est donc à une formalité apparemment routinière que se prêtait, tout récemment, Joe Biden.


En revanche, les motivations de cette décision n’ont rien d’anodin. Pour le président démocrate, les transferts d’armements iraniens de plus en plus sophistiqués au Hezbollah sapent aussi bien la souveraineté que les institutions du Liban ; ils y favorisent le délitement de l’État de droit et contribuent à l’instabilité politique et économique de la région. Tout cela, on le savait déjà, hélas. Ce qui est nouveau, cependant, c’est que Biden voit aussi dans ces livraisons une menace pressante et extraordinaire pour la sécurité nationale et la politique étrangère des États-Unis.


Sur un registre moins sombre, on aura appris mercredi que les États-Unis ont bon espoir de conclure avec succès leurs bons offices entre le Liban et Israël. Que, selon la Maison-Blanche, les écarts continuent d’être réduits, qu’un compromis durable sur la délimitation de la frontière maritime entre les deux parties est possible, apportant à celles-ci stabilité et prospérité. Que Biden a incité le Premier ministre israélien Yaïr Lapîd à aller vite en besogne. Et surtout que ce dossier figure parmi les priorités essentielles de l’administration américaine.


Nul évidemment n’ira s’imaginer pour autant que notre sort occupe nuit et jour les pensées de l’Oncle Sam. Mais au fait, quelles priorités obsèdent-elles donc les dirigeants libanais eux-mêmes, sinon le retour – attendu comme celui du Messie – d’un médiateur US porteur cette fois de bonnes nouvelles? De quelle urgence nationale peuvent-ils seulement être conscients ? Quel nouveau désastre, quel feu dévorant auraient-il quelque chance de mettre fin à leur criminelle léthargie face à la ruine du pays dont ils ont la charge ? Quelle attention prêtent-ils aux souffrances de sa population livrée à toutes sortes d’injustices et de privations ?


Plus grave encore que le grippage de nos institutions, que ce délitement de l’État de droit qui émeut tant Joe Biden, est la fièvre sectaire, en tout point suicidaire, qui s’est emparée de l’essentiel de la caste politique locale. Par suite de conflits sur les prérogatives, le Liban n’a même plus de gouvernement pleinement nanti, et il risque même de se retrouver bientôt sans président. Le bras de fer entre pôles chrétien et musulman du pouvoir exécutif vient s’ajouter aux vieilles tensions sunnito-chiites. Ces dernières ont été ravivées par les propos fort peu diplomatiques de l’ambassadeur d’Iran visant le mufti de la République, lequel obtenait sur-le-champ le soutien de l’ambassadeur d’Arabie. Et pour corser l’affaire, voici qu’un pan entier du tandem chiite (celui du mouvement Amal, conduit par le président de l’Assemblée Nabih Berry) déclare la guerre au régime Aoun, soutenu à bout de bras par l’autre pan, celui du Hezbollah.


Ce n’est pas méconnaître le tragique de la situation que de voir dans ce fouillis un bordélique combat de nègres dans un tunnel. On reste pantois, de même, face à l’incroyable spectacle de ces deux ministres qui s’en allaient, l’autre jour, faire acte de résistance en lançant des cailloux par-dessus la frontière sud. On n’est pas encore remis de l’héroïque exploit qui a supplanté toutes les autres attractions de la saison estivale.


Dans le Liban en crise, le cirque se porte encore bien. Et comme partout ailleurs, le clown est le roi du cirque.

Issa GORAIEB

[email protected]


Urgence nationale, priorité essentielle : de ces solennelles mentions dont use, ces derniers temps, l’Amérique à propos du Liban, on ne sait trop au juste s’il faut s’alarmer ou au contraire se féliciter .Malgré sa dramatique formulation, le premier de ces termes n’a rien de soudainement cataclysmique, du moins en ce qui nous concerne. Souvent, en effet, l’invocation de...