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Culture - Littérature

Joan Didion retient les morts à travers ses mots...

À travers « The Year of Magical Thinking » paru en 2005, et « Blue Nights » paru en 2011, la romancière, essayiste et surtout icône américaine, dont on loue sa manière d’avoir cartographié les États-Unis, aborde – comme personne ! – la mort de son mari Gregory Dunne puis celui de sa fille Quintana : avec la magie d’une poésie quasi chirurgicale qui refuse les pleurs et la nostalgie.

Joan Didion retient les morts à travers ses mots...

Joan Didion avec son Mari Gregory Dunne et leur fille Quintana. Photo DR

À l’âge de cinq ans, Joan Didion hurle et pleure en permanence, à tel point que sa mère l’emmène consulter un psychiatre pour qu’elle arrête. Sur les conseils de ce dernier, la mère met un carnet « Big 5 » entre les mains de la petite fille qui, aussitôt, se tait et y griffonne une première ébauche de fiction. L’histoire d’une femme qui meurt de froid dans une nuit arctique, mais seulement pour se rendre compte, au lever du jour, qu’elle se trouve par hasard dans le désert du Sahara où elle mourra de chaud probablement avant l’heure du déjeuner. Ce microévénement de la vie de la romancière et essayiste américaine, née le 5 décembre 1934 à Sacramento en Californie et décédée le 23 décembre 2021 à New-York, est raconté au tout début du documentaire The Center Will Hold qui lui est consacré – disponible sur Netflix – et qu’a réalisé son neveu Griffin Dunne en 2017. Par quelle tournure de l’esprit, une fille âgée de cinq ans seulement invente-t-elle une histoire tellement exotique et excessive ? se demande-t-on. Cette histoire est d’autant plus troublante qu’elle révèle une prédilection pour l’extrême qui a sous-tendu la vie de Joan Didion et dont les deux œuvres The Year of Magical Thinking (paru en 2005) et Blue Nights (paru en 2011) en résument les cataclysmes.

« Blue Nights » rédigé après la mort de sa fille Quintana. Photo DR

La perte de son double

On évoque souvent les débuts de Joan Didion au Vogue dans les années 60 ; ses contributions pendant cinq décennies pour les fleurons de la presse américaine, The New Yorker, The New York Times, The Saturday Evening Post, Life, Esquire où, aux côtés de noms tels que Truman Capote, Hunter S. Thomson et Gay Talese, elle a inventé le New Journalism (un style journalistique qui fait appel à la littérature et l’emploi de la première personne). On évoque aussi sa manière d’avoir radiographié les États-Unis de son époque, notamment dans ses ouvrages Slouching Towards Bethlehem (1968), Play it as it lays (1970) et Where I Was From (2003). Mais ceux qui ont connu et côtoyé Joan Didion reviennent sans cesse sur sa relation avec son mari Gregory Dunne, qui faisait le même métier qu’elle et avec qui elle a coécrit plusieurs films dont A Star Is Born (1976) et Up Close and Personal (1996). Plus qu’un couple marié, Gregory Dunne était l’âme sœur de Joan Didion, son double inversé et celui à qui elle montrait systématiquement chacun de ses textes avant leur publication. En décembre 2003, alors qu’ils s’apprêtent à dîner dans leur appartement de l’Upper East Side à New York, Dunne meurt sous les yeux de sa femme d’une crise cardiaque. Le pire, c’est qu’ils viennent tout juste de rentrer de l’hôpital où leur fille adoptive est aux soins intensifs. L’impulsion d’un livre ne lui vient pas de suite, mais des mois plus tard, tandis qu’elle se trouve à Boston où elle couvre la convention démocrate pour le New York Review of Books. Dans la salle de conférence où se tient la convention, Joan Didion a soudain l’impression de chavirer dans les souvenirs qui refont surface. Elle quitte tout, rentre chez elle à New York et se met à écrire, d’abord et surtout pour comprendre, a-t-elle confié à plusieurs reprises. En ressort un livre d’une puissance inouïe où elle explore, détaille, dissèque presque ce moment où la vie chavire de la quotidienneté la plus banale au cauchemar le plus absolu. Ce moment qu’elle résume par cette phrase devenue légendaire, la première de l’ouvrage : « Life changes fast. Life changes in the instant. You sit down to dinner and life as you know it ends. » (La vie change vite. La vie change dans l’instant. Vous vous apprêtez à dîner et la vie, telle que vous la connaissiez prend fin.) Et lorsqu’on perd son double, son tout, on pourrait s’attendre à des pleurs, des chuintements, une nostalgie facile. Mais dans The Year of Magical Thinking, la véritable prouesse, la magie de Joan Didion se traduit par un refus de tout cela.

« The Year of Magical Thinking » : un livre d’une puissance inouïe. Photo DR

La perte de la chair de sa chair

Couche après couche, Didion retire tout ce qui enveloppe un deuil, c’est-à-dire la colère, la tristesse, l’impossibilité de revenir en arrière et regarde la mort en face, avec un courage et un langage qui lui sont propres. Un langage chirurgical, poétique à souhait, mais d’une précision ahurissante. Mais ce qui rend cet ouvrage prodigieux, c’est la manière dont, sous ses allures de livre académique (l’écrivaine pioche dans des ouvrages de sciences, parle d’autopsie, de rythme cardiaque, détaille les bilans de santé de son mari) et tantôt de carnet de bord, il en ressort quelque chose qu’elle appelle « la pensée magique ». L’idée que Gregory Dunne n’est pas mort pour de vrai, qu’elle peut le ramener par la force de ses pensées, qu’elle doit lui garder ses chaussures au cas où il reviendrait. Et c’est cela même la magie de Joan Didion. Cette magie qui réopère au détour de Blue Nights (2011) que l’écrivaine rédige après la mort de sa fille Quintana, emportée par une pneumonie, peu de temps après son père. Comment parler de l’innommable, de l’impossible, de l’inexplicable, la mort de son propre enfant, la perte de la chair de sa chair ? Après la prouesse de The Year of Magical Thinking, on aurait pu s’attendre que Didion sorte un bouquin comme une épitaphe plein d’acrimonies et de blessures. Rien de cela. Avec cette même poésie chirurgicale qui est le style, la griffe « didionesque », l’autrice trouve encore une fois une manière d’aborder la mort, la perte, le deuil comme personne ne l’avait fait auparavant. En s’interrogeant sur la manière dont on peut rendre les absents éternellement présents. Pour ce faire, elle cartographie chaque instant de la vie de Quintana, du moment où elle a été adoptée, jusqu’au moment où elle l’a revue une dernière fois avec un tube dans la bouche, aux soins intensifs et finit ainsi par reconstruire le puzzle de la personnalité et de l’âme de sa fille. Pour comprendre des choses qu’elle n’avait jamais vues. Comprendre enfin sa fille. Lui redonner une seconde vie. Et là-encore, avec sa magie, Joan Didion finit par battre la mort, par retenir les morts à travers ses mots.

À l’âge de cinq ans, Joan Didion hurle et pleure en permanence, à tel point que sa mère l’emmène consulter un psychiatre pour qu’elle arrête. Sur les conseils de ce dernier, la mère met un carnet « Big 5 » entre les mains de la petite fille qui, aussitôt, se tait et y griffonne une première ébauche de fiction. L’histoire d’une femme qui meurt de froid dans une nuit arctique, mais seulement pour se rendre compte, au lever du jour, qu’elle se trouve par hasard dans le désert du Sahara où elle mourra de chaud probablement avant l’heure du déjeuner. Ce microévénement de la vie de la romancière et essayiste américaine, née le 5 décembre 1934 à Sacramento en Californie et décédée le 23 décembre 2021 à New-York, est raconté au tout début du documentaire The Center Will Hold qui lui est consacré...
commentaires (1)

Gilles! Brilliant article! Bravo

Mariejo ATKINS

23 h 03, le 04 septembre 2022

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Commentaires (1)

  • Gilles! Brilliant article! Bravo

    Mariejo ATKINS

    23 h 03, le 04 septembre 2022

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