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Économie - Mais comment font les Libanais ?

Tarek, chauffeur de taxi, contraint de choisir entre sa fille et son frère

Depuis le début de la crise, la livre libanaise a perdu plus de 95 % de sa valeur. L’inflation, elle, est exponentielle : il y a quelques jours, la Banque mondiale indiquait que le Liban a connu la plus forte hausse des prix alimentaires à fin juillet en glissement annuel, réel et nominal. Les prix de l’essence, eux aussi, ont explosé... La chute est violente et loin d’être terminée. Dans ce contexte, une question revient souvent : mais comment font les Libanais ? Cette question, nous l’avons posée à certains d’entre eux. Ils ont accepté de nous dévoiler leurs comptes. Aujourd’hui, Tarek*, chauffeur de taxi, joint difficilement les deux bouts et ne sait pas comment faire pour payer la scolarité de sa fille.

Tarek, chauffeur de taxi, contraint de choisir entre sa fille et son frère

Photomontage réalisé par Mark Mansour.

« Un mendiant demande l’aumône en tendant sa main vers l’avant, un chauffeur de taxi demande l’aumône en la tendant vers l’arrière. » C’est en ces termes que Tarek, un chauffeur de taxi, 34 ans, décrit son quotidien depuis le début de la crise. Un quotidien incessant, puisque désormais il consacre tout son temps, y compris celui dit « libre » avant la crise, à travailler. Seul moyen pour lui de pouvoir peut-être assurer un avenir à sa fille de 9 ans. « Il y a des gens qui se baladent pendant le week-end, moi je travaille », dit-il sur un ton las.

Et pour cause, avec la crise, le nombre de clients qui l’appellent pour une course a baissé de « plus de moitié », la plupart des employés ne pouvant plus se permettre de prendre un taxi chaque jour pour aller et revenir du travail. « Le trajet qui coûtait auparavant 8 000 livres libanaises en coûte à présent 90 000 », explique le trentenaire.

Résultat, ses revenus fluctuent énormément en fonction des demandes des clients qui l’appellent. Mais en moyenne, son revenu est de 15 millions de livres par mois. Un montant duquel sont retirés les frais de location de la voiture et de la plaque rouge (1 million de livres par semaine contre 300 000 livres auparavant), et les différents frais de fonctionnement. Le jeune homme doit en effet allouer une bonne partie de son revenu à l’essence, dont le prix a explosé ces derniers mois. À quoi il faut ajouter le changement d’huile pour 40 dollars, soit 1,28 million de livres actuellement, chaque mois. De plus, tous les trois mois, il débourse 18 dollars pour changer ses freins, soit 576 000 livres. Et puis il y a ces dépenses qu’il ne peut pas anticiper, liées à une panne de son véhicule, qui non seulement le privent de revenus durant la période d’immobilisation de sa voiture, mais peuvent également « engloutir » l’intégralité de ses rentrées mensuelles.

Or ces revenus doivent permettre de faire vivre au moins trois personnes, ainsi que couvrir certaines dépenses de sa mère et de son frère, installés dans le même immeuble, situé dans le Grand Beyrouth. Les deux appartements sont hérités de son grand-père, et donc ne requièrent pas le paiement d’un loyer.

La mère a toutefois besoin de plusieurs médicaments. Si la municipalité apporte une aide, c’est Tarek qui doit acheter le médicament pour la thyroïde, pour un coût de 122 000 livres par mois. Le chauffeur de taxi doit aussi contribuer à l’achat d’au moins un paquet de couches par semaine, soit 180 000 livres, pour son frère en situation d’handicap. Cette dépense était, auparavant, couverte par une ONG. Mais cette dernière a subi les coupes budgétaires décidées par le ministère des Affaires sociales. Avant la crise, son frère se rendait dans un établissement spécialisé pour les personnes handicapées. Mais avec l’aggravation de la crise, Tarek s’est trouvé confronté à un terrible dilemme : payer soit les soins de son frère dans cet établissement, soit la scolarité de sa fille. « Au final, je ne pouvais pas sacrifier l’avenir de ma fille », lâche-t-il le cœur lourd.

La fillette de 9 ans est scolarisée dans une école privée réputée pour la qualité de son enseignement, mais Tarek doit encore 3,5 millions de livres pour l’année dernière, et devra débourser 450 dollars (14,4 millions de livres au taux de 32 000 livres pour un dollar) et 11 millions de livres cette année, des montants répartis sur quatre versements pour l’année 2022 et 2023. Aujourd’hui, il ne sait comment couvrir ces frais. « Je m’en remets à Dieu », dit-il, sans grande conviction.

L’épouse de Tarek, blessée lors de l’explosion meurtrière au port de Beyrouth le 4 août 2020, ne peut plus travailler. « Un énorme bloc lui est tombé sur la tête. Depuis, elle a très mal au cou, son corps entier est contracté », révèle-t-il, sans cacher sa colère contre les politiciens « incapables d’assumer leurs responsabilités ».

Pour assurer une vie décente à sa famille, Tarek paye un abonnement au générateur de quartier de 5 ampères, d’environ 1 million de livres par mois, en faisant extrêmement attention à la consommation du compteur. Il doit également débourser 975 000 livres par an pour l’eau fournie par l’établissement public. Autre frais incontournable, la facture de téléphone, soit 500 000 livres par mois. Le chauffeur doit tout le temps être joignable par ses clients. Tarek est le seul à avoir une ligne téléphonique. Son épouse et le reste de sa famille doivent attendre qu’il soit à la maison pour passer des appels. Il n’y a plus non plus internet à la maison, le coût de l’abonnement étant trop élevé.

Sa sœur, mariée avec trois enfants, fait tout son possible pour aider leur mère et leur frère. Souvent, elle passe les vêtements de ses enfants, qui ont grandi, à la fille de Tarek. Ceci permet de réduire le budget habillement de la petite, la seule à en bénéficier, à un million de livres par an.

Les sacrifices ont évidemment touché la table familiale. « Deux œufs doivent maintenant durer pour deux repas pour nous tous, alors qu’auparavant nous en mettions plusieurs », dit-il, avant de conclure: « Dieu ne me laissera pas tomber. »

* Le prénom a été modifié.

« Un mendiant demande l’aumône en tendant sa main vers l’avant, un chauffeur de taxi demande l’aumône en la tendant vers l’arrière. » C’est en ces termes que Tarek, un chauffeur de taxi, 34 ans, décrit son quotidien depuis le début de la crise. Un quotidien incessant, puisque désormais il consacre tout son temps, y compris celui dit « libre » avant la...

commentaires (2)

L Association Libanaise de l’Ordre de Malte qui fait un excellent boulot d’entraide aux personnes défavorisées peut prendre en charge les frais medicaux liés au frère

najjar charles

00 h 34, le 02 septembre 2022

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Commentaires (2)

  • L Association Libanaise de l’Ordre de Malte qui fait un excellent boulot d’entraide aux personnes défavorisées peut prendre en charge les frais medicaux liés au frère

    najjar charles

    00 h 34, le 02 septembre 2022

  • TRISTE MAIS IL Y EN A DE PIRE. LE COMMUN DU PEUPLE REDUIT A UN PEUPLE DE MENDIANTS.

    LA LIBRE EXPRESSION, CENSUREE PARTI PRIS/ INTERET

    06 h 34, le 01 septembre 2022

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