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Société - Reportage

La tragédie du port an II : le désespoir remplace la tristesse

Partis du Palais de justice, des milliers de manifestants se sont retrouvés hier près du site des explosions pour commémorer le second anniversaire du cataclysme. 

À la caserne des pompiers, un gigantesque drapeau libanais. Photo João Sousa

La marche n’a pas encore commencé mais voilà que Katia* ne pense qu’à une chose. « Que la journée se termine. » Elle tremble comme une feuille en tenant son affiche où sont imprimés les portraits des 224 victimes des explosions au port de Beyrouth.

La journée de jeudi marquait la seconde commémoration du drame qui a endeuillé la capitale le 4 août 2020. Devant le Palais de justice de la capitale en milieu d’après-midi, ils n’étaient que quelques centaines à s’être rassemblés. Comme si la tristesse, la solidarité et la gravité de l’an I avaient cédé cette fois-ci la place à un curieux mélange, dont peut-être seuls les Libanais ont la recette. Un mélange de désespoir et de colère. Une colère envers les responsables politiques qui se dérobent et entravent sans complexe l’enquête depuis des mois. Sur cette même place, dix mois plus tôt, des partisans du tandem chiite s’étaient réunis pour réclamer le dessaisissement du juge Tarek Bitar chargé du dossier.

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Jeudi, on appelait à une relance de la procédure judiciaire et à la mise en œuvre d’une enquête internationale. Les organisateurs de la marche et les familles des victimes ne se faisaient pas d’illusions. « On ne s’attendait pas aux mêmes chiffres que l’an dernier parce que le désespoir a gagné les rangs », confie Karim Safieddine, du groupe d'activistes Mada. Un peu plus loin, les deux sœurs Jihane et Joanna Dagher Hayek, vêtues de noir, tiennent le portrait de la petite Alexandra Naggear. « C’est pour elle qu’on est là », lâche doucement Jihane en marchant dans le cortège. Sans elle, Joanna, sa cadette, n’aurait peut-être pas été là aujourd’hui. Elle raconte leur arrivée aux urgences de l'Hôtel-Dieu, où des dizaines, des centaines peut-être de visages et de corps ensanglantés tentaient de se frayer un chemin jusqu’aux médecins et aux infirmières. « Deux ans plus tard, on en est au même stade. Les responsables se cachent et ont tout fait pour dissuader les gens de se réunir aujourd’hui en prétextant l’effondrement imminent des silos », estime Jihane, convaincue que les feux qui les rongent depuis des semaines ne sont pas dus au hasard. Charbel, un étudiant en droit de 21 ans, a beaucoup hésité à venir. « On sait que justice ne sera pas rendue, ça sert à quoi de se réunir? En même temps, je me sens responsable, on ne peut pas vivre dans le déni », dit-il. Dans la foule, des groupes se saluent. Certains sont heureux de se revoir. « Tu es encore au Liban ? » entend-on à plusieurs reprises.

Les portraits d'Isaac Oehlers et d'Alexandra Najjar, les plus jeunes victimes de la double explosion, sont tenus par des manifestants. Photo João Sousa

Le cortège arrive devant le consulat de France. Des rubans rouges sont distribués aux manifestants pour se bander les yeux afin d'appeler « la France à cesser d’être aveugle et de la pousser à appuyer une enquête internationale ». Dans une interview accordée à L’Orient-Le Jour hier, le président français Emmanuel Macron a rappelé que la France avait proposé une enquête internationale, mais les autorités libanaises s'y étant opposées, Paris se devait de respecter ce choix. Paul Najjar, le père de la petite Alexandra, place le ruban rouge sur ses yeux et sa femme s’empare, d’une main tremblante, du micro. Elle fustige les promesses faites aux Libanais par Emmanuel Macron, quelques jours après la double explosion, « devant les caméras du monde entier », mais qui n’ont mené à rien. « L’on ne peut que reprocher au président Macron d’avoir promis sans agir, les actions n’ayant pas suivi les paroles », dit-elle. Jihane et Joanna, franco-libanaises, s’emparent à leur tour du micro. Les caméras de télévision se disputent pour être aux premières loges sous les regards de soldats de l’armée qui filment et répertorient les présents. « Nous sommes les Libanais pour qui "liberté, égalité et fraternité" sont plus qu’un slogan. Nous avons droit à la vérité », lance Joanna, applaudie par la foule.

« Le peuple veut la chute du régime »

La marche repart en direction du centre-ville. Dans les rangs, la colère commence lentement à monter, et les chants et slogans de la révolution émergent par endroits. On lance des formules fleuries contre Michel Aoun, Hassan Nasrallah ou Nabih Berry. Arrivés devant les bâtiments ocre d’un centre-ville fantôme, on crie à tue-tête : « Le peuple veut la chute du régime » , comme une réminiscence d’un temps désormais révolu. Ali, un jeune Syrien de 12 ans, assis sur un parpaing, regarde le défilé sans trop comprendre. « Tu sais ce qui se passe aujourd’hui ? » lui lance un manifestant. « Non, je ne sais rien. Je suis arrivé au Liban il y a trois mois », dit-il. L’imposant immeuble d'an-Nahar apparaît enfin. Des jeunes hurlent « Thaoura. » Monika Borgmann, la compagne de l’intellectuel Lokman Slim, assassiné en février 2021, marche à grands pas en fumant sa cigarette. Assis devant son petit café qu’il a ouvert en ce jour de deuil, Ahmad regarde la marche d’un air dépité. « C’est tout ? Il n’y a que ça comme monde ? » dit-t-il en caressant sa barbe de trois jours. Il ne croit pas que justice sera rendue. « Et on sait tous pourquoi », dit-il sans oser dire le nom du parti qu’il pointe du doigt. « Nous n'avons pas eu de justice pour Rafic Hariri ni pour tous les autres. Ce pays ne fonctionnera jamais à cause d’eux », dit-il.

L’appel à la prière résonne entre les murs de la rue Weygand. Des familles de victimes s’avancent vers des soldats qui bloquent la rue du Parlement en tapant sur des cercueils blancs. En quelques minutes, la tension monte d’un cran. Certains sont prêts à faire sauter les barricades. Des bouteilles d’eau sont lancées contre les forces de l’ordre. Élias Maalouf tient la photo de son fils, Georges, en habits militaires, et tente de pousser les barrières. « Oh, regardez-moi ! C’était l’un de vos frères », hurle-t-il aux soldats qui ne bougent pas un cil. « Mon fils allait se marier, il avait 32 ans et il est mort devant le hangar. Depuis, je ne pense qu’à une chose, qu’on fasse exploser tous ces politiciens », lâche-t-il. Trois tirs, dont on ignore la provenance, viennent rompre les cris de la foule qui se retranche sur les côtés. « Nous avons besoin de justice pour Lokman, pour tous les assassinats politiques, pour les victimes du 4 août 2020 et pour le Liban », lance Monika Borgmann à quelques mètres à peine de la statue du journaliste assassiné Samir Kassir. « Sans justice, le Liban ne pourra jamais se relever. Et s’il n’y en a pas ici, que justice soit faite ailleurs », déclare-t-elle.

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« Nous jurons de lutter sans relâche »

Au même moment, à la caserne des pompiers de la Quarantaine, une centaine de personnes patientent avant de rejoindre le cortège devant le port. Les portraits de Ralph Mallahi, de Joe Noun, de Sahar Farès et de Nagib Hitti sont tenus contre la poitrine de leurs proches. La foule récite la promesse inscrite sur le gigantesque drapeau libanais porté par les participants. « Nous jurons, au nom de toutes les victimes et de leurs proches éplorés, de lutter sans relâche jusqu’à ce que justice soit rendue. » Certains sont vêtus d’un tee-shirt avec des traces de mains ensanglantées. « C’est le sang de nos frères morts lors de l’explosion , lâche David Mallahi, un proche du pompier Ralph. Accompagné de ses filles, Jihad Noun, un parent du pompier Joe Noun, est au bord des larmes. « Je n’arrive pas à croire que ces mêmes politiciens corrompus soient de retour au pouvoir. C'est de l'indécence pure. » La quête de justice est sur toutes les lèvres. Sur une pancarte, l’effigie de Nabih Berry derrière celle de l'ancien ministre des Finances Ali Hassan Khalil, mis en cause par l’enquête. On chante « Ô Bitar, nous sommes tes soldats. »

Il est près de 17 heures lorsque Paul Najjar prend la parole. « Vous connaissez tous notre histoire. Je suis le papa d’Alexandra. Le papa d’Axel, quatre mois, qui suivra la quête de justice pour sa sœur jusqu’à son dernier souffle », hurle-t-il. Au même moment, la rumeur se répand dans la foule. Une nouvelle partie des silos vient de s'effondrer. « Wow, voyez ce qui vient de se passer. Ce gouvernement corrompu aura tout fait pour détruire les silos à ce moment précis », appuie Paul.

Durant la marche, une seconde partie des silos s'effondre. Photo João Sousa

Face au port, une femme qui a perdu sa fille durant la double explosion fond en larmes alors que la fumée des silos se propage. Malgré le danger, des milliers de manifestants se rejoignent devant la statue de l'Émigré. Sur le bitume, des traces de peinture rouge. La chaleur est écrasante et de petits vendeurs d’eau passent entre les gens pour les ravitailler. Manuel, 38 ans, s’apprête à traverser la rue avec sa femme et ses deux enfants. « Nous vivons à Furn el-Chebbak, et nos vitres ont volé en éclats. Ma petite fille n’arrivait plus à dormir pendant de longues semaines. Nous sommes là pour la justice, et si nous ne l’obtenons pas dans cette vie, les criminels seront jugés dans les cieux », dit-il.

Une femme énumère solennellement au micro le nom des 224 victimes. Les drapeaux libanais volent au-dessus des têtes. Certains s’empressent d’apposer leur signature sur le drapeau géant qui servira de pétition qui sera présentée aux Nations unies. Se succèdent ensuite les discours, en arabe, en français, en anglais, en Italien et en espagnol, de proches de victimes. Il est 6h07. La minute de silence démarre, suivie par un enregistrement du son des explosions. Puis les sirènes des ambulances. La foule retient son souffle, et des larmes coulent sur des visages. Deux ans après, la douleur reste encore vive. Les discours reprennent. Élie, lui, est déçu. « C’est ça le peuple Libanais ? L’une des plus grandes explosions de l’histoire et on ne bouge même pas », rouspète-t-il. « Si j’avais su qu’on n’allait pas tout casser, je ne serais pas venu. Je veux lancer des pierres », dit-il avant de tourner les talons. Une manifestante hurle « C’est un festival ou quoi ? On veut une thaoura. » « Vous voulez une thaoura ? Quelle thaoura ? C’est nous qui avons mis cette même classe politique au pouvoir lors des élections législatives. Si vous voulez une thaoura, faites-la, nous vous suivrons. Aujourd’hui, notre message, c’est de demander justice et une investigation », lui répond William Noun sur l’estrade, un brin agacé. Sur le trottoir face au port, le petit Karim s’interroge. « Mais non, ya baba, les silos ne vont pas tomber. On ne veut pas qu’ils tombent », lui dit son papa.

*Les prénoms ont été changés. 

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La marche n’a pas encore commencé mais voilà que Katia* ne pense qu’à une chose. « Que la journée se termine. » Elle tremble comme une feuille en tenant son affiche où sont imprimés les portraits des 224 victimes des explosions au port de Beyrouth. La journée de jeudi marquait la seconde commémoration du drame qui a endeuillé la capitale le 4 août 2020. Devant le Palais de...

commentaires (5)

Les foules sont manipulables et sont manipulées. Le président de la République française a été adulé voici deux ans et, maintenant, voilà qu'il est presque accusé de complicité et de connivence avec le gouvernement libanais, accusé de ne pas donner son "feu vert" à une enquête internationale (comme si nous étions encore sous mandat français !), accusé de ne point fournir des images satellitaires... Pour un peu, la foule des manifestants aurait transformé l'étape du cortège devant l'ambassade de France à Beyrouth en moment d'hostilité à l'égard de la France ! Décidément, la passion l'emporte sur la raison.

Zoulou

09 h 54, le 06 août 2022

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Commentaires (5)

  • Les foules sont manipulables et sont manipulées. Le président de la République française a été adulé voici deux ans et, maintenant, voilà qu'il est presque accusé de complicité et de connivence avec le gouvernement libanais, accusé de ne pas donner son "feu vert" à une enquête internationale (comme si nous étions encore sous mandat français !), accusé de ne point fournir des images satellitaires... Pour un peu, la foule des manifestants aurait transformé l'étape du cortège devant l'ambassade de France à Beyrouth en moment d'hostilité à l'égard de la France ! Décidément, la passion l'emporte sur la raison.

    Zoulou

    09 h 54, le 06 août 2022

  • On compatit de tout coeur à la douleur des familles et personnes qui ont perdu un ou plusieurs membres dans cette tragédie du 4 août 2020. Mais...cela fait maintenant 2 ans qu'ils utilisent la même façon de s'exprimer et réclamer justice: des manifestations, rassemblements avec pancartes et drapeaux, photos des victimes, discours retransmis à la télévision, etc....Résultat ? Aucun...car nos "responsables" s'enfoutent royalement...d'autres font tout pour cacher la vérité...qui les implique probablement aussi ! Alors, pourquoi ne pas adopter d'autres mesures, moins spectaculaires et médiatiques...mais peut'être plus efficaces ? Il y a parmi les manifestants des avocats qui pourraient déposer une plainte...pas au Liban, pays devenu célèbre pour sa justice manipulée par nos politiciens corrompus, mais auprès d'une instance juridique internationale, ou l'ONU. Cela prendrait plus de temps, serait moins spectaculaire...mais ils pourraient espérer que la vérité soit enfin connue, et donc aussi la justice appliquée... - Irène Saïd

    Irene Said

    16 h 01, le 05 août 2022

  • Zoulou en effet vous n’avez pas de cœur et encouragez l’impunité des mafieux. Tout doit excuser les proches des victimes surtout quand ils sont convaincus que la vérité n’éclatera jamais mais rien ne doit épargner les criminels.

    Jacques d

    14 h 25, le 05 août 2022

  • Ce lieu restera hanté à jamais par tous les esprits morts ou vivants encore . Nous sommes tous prisonniers d’un système maléfique et notre libération viendra de notre volonté et intention d’écraser sans pitié tous ces traîtres criminels.

    Wow

    11 h 59, le 05 août 2022

  • https://www.20minutes.fr/monde/3332475-20220801-liban-silos-grains-effondrent-port-beyrouth-deux-ans-apres-terrible-explosion "En avril, le Liban avait ordonné la démolition des silos, mais la décision a été suspendue en raison de l’opposition des proches des victimes du drame qui veulent en faire un lieu de mémoire." La bêtise humaine n'a pas de limites. Ce n'est pas parce que l'on est en deuil que l'on devient ipso facto avisé et intelligent. Ce n'est pas parce que l'on souffre que l'on a tous les droits. Le "tout-compassionnel" est une dictature des sentiments. Il faut, avant tout, purger le site de ces silos dont le contenu fermente par temps de canicule au milieu de l'été. Et l'on pourra sereinement décider de que l'on fera à la place des silos : un nouveau port si utile à la capitale libanaise, un lieu de mémoire, un peu des deux, ou une toute autre solution, toute autre affectation. Que l'on ne dise pas que je n'ai pas de cœur ou de compassion pour les victimes de l'accident du 4 août 2020. Mais, de grâce, qu'on en finisse avec l'exploitation politique de la détresse des familles endeuillées et endolories. Que cesse la dictature de l'émotion à fleur de peau !

    Zoulou

    01 h 31, le 05 août 2022

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