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À l’école d’Abraham


Al-Adha, que l’on célèbre ce week-end, est une des fêtes majeures de l’islam. On y commémore le sacrifice d’Abraham, prophète magnifiquement œcuménique puisqu’il est vénéré dans les trois grandes religions monothéistes. Mis à l’épreuve par Dieu, résigné à égorger son propre fils en gage de son inébranlable foi, le saint homme était alors admis, in extremis, à offrir plutôt, en guise de compensation, un bélier en sacrifice.


Chargé qu’il est d’aussi puissants, d’aussi terribles symboles, l’épisode d’Abraham est évidemment matière à méditation. De s’y référer à des fins politiques pour prêcher l’esprit de sacrifice pourrait être par contre aventureux, risqué, téméraire, imprudent. Et même parfois impudent : car s’il est vrai qu’on ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu, les derniers à avoir droit à la parole sont ceux-là mêmes qui ont grandement contribué à tresser la corde. Dès lors, on ne sait quel esprit malin a pu souffler à l’oreille du chef de l’État l’idée de ce tweet absolument surréel : posté hier à l’occasion d’al-Adha, le président y appelle certains à immoler leurs égoïstes profits sur l’autel de l’intérêt du pays et de son peuple.


Encore heureux, se dit-on d’abord, que ce noble et présidentiel appel à l’abnégation ne s’adresse pas, pour une fois, au mouton lui-même, cette victime prédestinée du sacrifice. En fait, l’on s’est tant acharné sur l’infortuné ovin qu’il n’en reste plus grand-chose. On a commencé par le tondre en faisant main basse sur ses maigres avoirs en banque. On l’a égorgé, dépecé, désossé, on l’a passé à la moulinette en lui déniant le pain, l’eau, l’électricité, le médicament, la justice, la dignité, l’espérance. Et on n’arrête pas de le rôtir aux flammes de cet enfer que, du haut du palais de Baabda, on lui avait prédit.


Exit donc le mouton et place à ces messieurs des hautes sphères qu’interpelle, dans son tweet, le président. Et si on commençait (à tout seigneur, tout honneur) par le sommet de la pyramide ? N’ayant pas de descendance mâle, le chef de l’État a fait de son beau-fils son héritier politique, son dauphin. Or, c’est bien pour satisfaire les ambitions démesurées de Gebran Bassil que le Liban, plus d’une fois, est demeuré des mois durant sans gouvernement. Et jamais le président n’a même fait mine de sacrifier (ou même de modérer !) au bénéfice du pays les appétits d’un gendre littéralement perçu comme le grand éteigneur des lumières du Liban.


En dépit de ses envolées moralisatrices, Michel Aoun ne peut sérieusement proposer en modèle de gouvernance responsable l’inhumain renoncement auquel se soumettait Abraham. Objet d’accusations de népotisme, il peut encore moins s’en réclamer et s’y prendre avec une telle désinvolture, avec autant de mépris du qu’en-dira-t-on.


Nul certes n’est prophète en son pays. Encore plus vrai et consternant, n’est pas prophète qui veut.


Issa GORAIEB

[email protected]


Al-Adha, que l’on célèbre ce week-end, est une des fêtes majeures de l’islam. On y commémore le sacrifice d’Abraham, prophète magnifiquement œcuménique puisqu’il est vénéré dans les trois grandes religions monothéistes. Mis à l’épreuve par Dieu, résigné à égorger son propre fils en gage de son inébranlable foi, le saint homme était alors admis, in extremis, à offrir...