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Lifestyle - Photo-roman

Le Liban à l’âge de pierre

Tandis que le ministère de l’Intérieur n’a rien trouvé de mieux à faire qu’interdire les événements qui, selon lui, « promeuvent l’homosexualité » durant ce mois de « pride », tandis qu’une bande de mecs descendent fracasser à coups de bâton un panneau publicitaire sur lequel des fleurs étaient arrangées en forme d’arc-en-ciel, on se demande avec consternation et dégoût dans quelle ère le pays bascule...

Le Liban à l’âge de pierre

« L’avortement est un crime. » Photo G.K.

Vendredi après-midi, une rue du quartier d’Achrafieh. Ils sont deux, peut-être trois à tout casser. Ils sont sapés à l’identique, pantalons cargo à poches et t-shirts noirs bien serrés dans lesquels ils semblent suffoquer. Derrière leurs Ray Ban aviateur héritées des miliciens de la guerre civile, des yeux de fous prêts à mordre. Ils tiennent à peine en place, secoués par une colère qui leur boursoufle les narines. Tour à tour, ils vocifèrent à la caméra un vomi de mots à peine compréhensibles, en pointant avec leur bâton en main un panneau publicitaire où des fleurs étaient arrangées en forme d’arc-en-ciel, en guise de célébration du mois des fiertés (pride).

« On vous l’a déjà expliqué, et on vous le répète aujourd’hui : des drapeaux d’homosexuels qui sont une offense à Dieu, on ne l’acceptera pas. Surtout pas dans nos régions », postillonne l’un des gaillards, un filet de bave jouissive à la commissure des lèvres. Avec son regard de zombie, son tatouage à l’effigie d’une croix qui s’étend de l’épaule au poignet, il se met soudain à fracasser l’arc-en-ciel de fleurs. « Le diable est en vous ! » répète-t-il alors que, sous les coups de bâton, les fleurs se décollent du panneau d’affichage et tombent lentement vers le bitume, à côté d’un monticule de déchets que, bien entendu, personne n’est venu ramasser. Mais rien visiblement ne semble déranger les chabeb, ni la poubelle qui dégueule, ni le pays en dégringolade absolue, ni rien, à part ces inoffensives fleurs disposées en forme d’arc-en-ciel. C’est un peu la même chose du côté du ministère de l’Intérieur qui, plus tôt dans la journée de vendredi, émettait une circulaire interdisant les événements qui selon lui « promeuvent l’homosexualité ». Rien de mieux à faire, n’est-ce pas ?

« Louté »

Devant ce décret que je lis et relis pour vérifier que je ne rêve pas, devant cette vidéo qui me retourne l’estomac, la barbarie des mecs et leur jouissance à l’idée d’annuler l’autre, je reste sans mots. En fait, je ne peux que me demander, certes crédulement : « Dans quelle ère le pays est-il en train de basculer ? » Je ne parle pas que de ces deux événements isolés évidemment, mais de la somme de comportements et codes sociaux qui continuent d’être perpétués avec la connivence de l’État et même des lois. Je parle de l’article 534 du code pénal que l’on n’évoque presque plus alors qu’il criminalise officiellement l’homosexualité. À tel point que deux mecs chopés ensemble dans une ruelle vide, alors qu’ils ne dérangent personne, peuvent tout à fait finir tabassés et oubliés dans un commissariat insalubre. Je parle de ces pères libanais qui, en 2022, menacent encore leurs fils de les désavouer, et parfois même pire, pour peu que ces derniers s’évertuent à afficher le moindre signe de dissidence à la masculinité d’un autre temps. Ces garçons qui préfèrent les garçons, parce que c’est comme ça, mais à qui on demande sans cesse de gommer tout ce qui relève de la féminité, de ne pas croiser les jambes, de faire barrage aux émotions et ne pas pleurer, de rendre leur voix plus grave, ou sinon de croupir à vie dans un placard. Parce que le pire pour bien des parents libanais, ce n’est pas d’avoir un enfant homosexuel, mais que ça ne s’apprenne surtout pas. Ces garçons à qui l’on dit, jusqu’à leur faire détester leur propre corps, jusqu’à parfois les pousser au suicide, qu’ils sont une honte pour la famille. D’ailleurs, combien de fois avons-nous entendu, même sur les places de la révolution de 2019, le mot louté (pédé) être employé comme insulte ? Je parle de ces jeunes Libanais qui, de peur de perdre leur emploi, surtout en ces temps précaires, mettent le masque tous les matins en allant au travail, et modulent le moindre mouvement de leur corps, la moindre intonation de leur voix, par crainte d’être dénoncés. Disqualifiés puis jetés dans la poubelle de la société.

Des millions d’années en arrière

Je parle de cette jeune fille de dix-huit ans à peine qui a subi une IVG dans un garage sous-terrain de Bourj Hammoud, après être tombée enceinte d’un cousin qui l’a violée dans sa chambre, alors que les parents n’étaient pas loin et qu’ils n’ont pas bronché. Cette fille qui a gardé ce secret enterré en elle, comme un poison, et qui tous les soirs depuis chiale sur son oreiller, avec un torrent d’idées suicidaires, et en tout cas le sentiment d’avoir été polluée à vie. D’être de la marchandise abîmée dont plus aucun homme ne voudra, si elle venait à en parler. Je parle en fait de notre société qui continue d’éduquer les filles sans jamais leur apprendre à résister à un homme s’il leur écarte les jambes contre leur gré, alors que cette même société leur inculque l’idée que c’est un crime dont elles sont responsables. « Elle l’a bien cherché, avec son décolleté et sa microjupe… » On ne connaît que trop bien cette abomination.

Je parle de nos lois qui considèrent l’avortement comme un crime, alors que ces mêmes lois se rangent la plupart du temps du côté des violeurs et des agresseurs. Je parle de ces filles qu’on marie avant même que leur corps ait trouvé sa forme. Que l’on somme d’enfanter, souvent dans des régions où le logement est précaire, où l’école s’effondre, où il n’y a plus rien à manger, où le travail est devenu une condition de survie, mais où il n’y a de travail pour personne. Je parle de cette mineure qui s’est suicidée il y a quelques jours, ses parents qui disent que c’est parce qu’ils ne voulaient pas qu’elle épouse l’homme qu’elle aimait, d’autres sources qui confirment que c’est parce que ses parents la forçaient à se marier. Je parle donc de cette société où le corps de la femme, comme les préférences sexuelles de tout un chacun, passent inéluctablement de la garde des parents au pouvoir d’un mari. Je parle du régime du parrainage (kafala) dont l’absurdité et l’abjection restent inaccessible aux mots. Ces employées migrantes dont on n’arrive plus à compter celles qui ont été tabassées, violées, affamées, privées de leur salaire puis balancées par la fenêtre. Avec, à chaque fois ou presque, leurs employeurs qui se tirent d’affaire comme si de rien n’était, moyennant une caisse de whisky livrée au commissariat. C’est devenu commun, presque normal. Je parle de cet esclavage, parce qu’il faut appeler les choses par leur nom, qui est perpétré au vu et au su d’un gouvernement plutôt préoccupé par sa croisade contre des drapeaux arc-en-ciel. Je parle d’un mufti qui ne veut plus de ces « putes » qui se trimballent en bikini sur les rives du Liban, d’un prêtre qui veut exorciser un homme qui aime les hommes. C’est peut-être vain, inutile, mais je parle de toutes ces choses, parce que si l’on arrête d’en parler, on se réveillera un jour, et sans que l’on ne s’en soit rendu compte, où le Liban sera revenu des millions d’années en arrière, en plein âge de pierre.

Chaque semaine, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


Vendredi après-midi, une rue du quartier d’Achrafieh. Ils sont deux, peut-être trois à tout casser. Ils sont sapés à l’identique, pantalons cargo à poches et t-shirts noirs bien serrés dans lesquels ils semblent suffoquer. Derrière leurs Ray Ban aviateur héritées des miliciens de la guerre civile, des yeux de fous prêts à mordre. Ils tiennent à peine en place, secoués par une...

commentaires (5)

Merci pour ces mots qui, même si ils ne constituent pas une solution, permettent de savoir qu’une voix libre et juste est toujours présente dans ce désert inculte qu'est devenu ce pays.

Mansour Souheil

22 h 43, le 27 juin 2022

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Commentaires (5)

  • Merci pour ces mots qui, même si ils ne constituent pas une solution, permettent de savoir qu’une voix libre et juste est toujours présente dans ce désert inculte qu'est devenu ce pays.

    Mansour Souheil

    22 h 43, le 27 juin 2022

  • Merci d'avoir réagi à cette vidéo, les commentaires sur les réseaux sociaux sont nauséabonds

    Anthony Kallassy

    19 h 29, le 27 juin 2022

  • Ce n'est ni plus ni moins que le résultat de l'inculture et de l'ignorance qui règne, dans une société minée par l'arrogance et le déni du mal qui la ronge ! Et ce n'est pas fini...

    Carlos El KHOURY

    16 h 06, le 27 juin 2022

  • LES NEANDERTHALIENS A LA BOITE CRANIENNE DE L,ERE DES DYNOSAURES NE SAVENT QUE SACCAGER.

    OLJ, FOSSOYEUR DE LA LIBRE EXPRESSION.

    13 h 53, le 27 juin 2022

  • Épouvantable de A à Z

    M.E

    13 h 11, le 27 juin 2022

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