Critiques littéraires Goncourt

Un théâtre paternel fantasque dans les coulisses du procès de Klaus Barbie

La crise sanitaire n’a pas eu raison du Prix littéraire francophone régional « Le Choix Goncourt de l’Orient 2021 », devenu un événement culturel annuel attendu par les facultés de lettres des universités de la région. Organisé par l’Agence universitaire de la francophonie au Moyen-Orient en partenariat avec l’Institut français du Liban et marqué par la participation à distance du président de l’académie Goncourt, M. Didier Decoin, le Prix a récompensé cette année le roman S’adapter (Stock) de Clara Dupont-Monod. Comme chaque année, L’Orient littéraire publie dans ses pages, sur deux numéros, deux chroniques d’étudiant-e-s sur deux romans qui étaient en compétition pour ce prix. En voici la première.

Un théâtre paternel fantasque dans les coulisses du procès de Klaus Barbie

Dans son roman le plus récent, Sorj Chalandon se glisse dans la peau d’un narrateur qui cherche à tout prix à s’informer du passé de son père sous l’occupation afin de découvrir pourquoi son aïeul le traitait d’« enfant de salaud ».

Né à Tunis le 16 mai 1952, Chalandon est un auteur contemporain qui est parvenu à mettre la barre très haut par la richesse de ses oeuvres littéraires où prédomine un souci autobiographique combiné à une fiction engageante. Menant une double carrière de membre de presse judicière et d’écrivain, il a laissé dans cette œuvre une trace de journalisme faisant écho au procès de Klaus Barbie : un article qui, avec deux autres, lui a valu le prix Albert-Londres en 1988. Mettant à jour des chefs-d’œuvre littéraires, sa plume a effectivement été récompensée maintes fois par des prix majeurs dont le prix Médicis en 2006, le Grand Prix du roman de l’Académie française en 2011, le prix Goncourt des lycéens en 2013… Le vécu de cet auteur s’incarne davantage dans une quête de la paternité, un sujet qui revient souvent dans ses romans. Avec Enfant de salaud, l’écrivain raconte sa recherche de la vérité relative à un père aussi lunatique que perfide, inspirée par le procès d’un criminel nazi, le fameux Klaus Barbie.

Sorj Chalandon prête son identité de journaliste à un narrateur anonyme qui a perdu le nord. Le lecteur se surprend en effet à lire son journal intime précisément daté, assez confidentiel. Couvrant le procès de Klaus Barbie, chef de la section IV de la Gestapo de Lyon, accusé d’avoir arrêté, torturé, déporté et tué 83 juifs de l’Union générale des Israélites de France, le protagoniste se demande ce que faisait son père, au passé énigmatique, durant l’Occupation.

Pendant son enfance, la figure paternelle lui a toujours servi de modèle : son père lui racontait des épopées sur la guerre et s’idéalisait en tant que résistant héroïque. Or, alors qu’il n’a que dix ans, son grand-père lui avoue qu’il est un « enfant de salaud » et que durant la guerre, son père se trouvait dans le mauvais camp puisqu’il l’a repéré un jour en uniforme allemand. Et le voilà, ayant atteint la maturité, s’interrogeant au sujet de cette affirmation et cherchant à en savoir davantage. C’est durant le procès de Klaus Barbie qu’il va se rendre compte que le dossier judiciaire de son père se trouve parmi les archives départementales du nord et, puisque le père n’a pas l’intention de lui révéler la vérité, il se déterminera à la dévoiler lui-même.

Dès lors, l’auteur nous engage dans une quête bouleversante qui divulgue une jeunesse saturée de perfidie et de lâcheté où le père se cache derrière un masque lunatique et manipulateur : « Le salaud, c’est le père qui m’a trahi. » Le fils ne voulait au fond qu’une chose : que son père lui raconte, pour une fois, la vérité. Ce père n’était autre que « l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repères, sans lumière, sans la moindre vérité ». Tous ces faits vont déclencher un dénouement intense, brutal, dramatique, et presque imprévu.

Dans ce roman exceptionnel, Chalandon nous livre ainsi l’histoire d’un homme qui se nourrit lui-même de mensonges et dont la jeunesse ressemble à ces pièces de puzzle qui s’encastrent les unes dans les autres créant l’image d’un père traître et faussaire. Le lecteur reste suspendu aux lèvres de ce personnage dont la personnalité est tellement exagérée qu’elle en prend des allures caricaturales. Il s’invente à tous les coups « une parade flamboyante dont (il est) le héros et eux, les spectateurs », fabrique des épopées où il s’admire pour son héroïsme, se crée un univers propre à lui-même ; parce que sa réalité lui est très blessante, il se met à déguster ses propres mensonges. Il s’agit dès lors du portrait complexe d’un homme malade qui cherche à étancher sa soif d’héroïsme par un bovarysme saisissant. « Tu as enfilé des uniformes comme des costumes de théâtre, t’inventant chaque fois un nouveau personnage, écrivant chaque matin un autre scénario. »

Effectivement, la richesse de l’œuvre ne se limite pas au cadre d’une personnalité épique. Chalandon brave les frontières littéraires pour offrir à son lecteur un récit exotique où s’entrecroisent diverses tonalités. Le roman s’ouvre par un lyrisme poétique ; les sentiments du narrateur sont mis au jour avec une nuance outrée et touchante, tandis qu’il revisite les lieux où l’on parquait les enfants juifs enlevés sous les ordres de Klaus Barbie. Néanmoins, quand le père se met à raconter ses exploits, l’épique nous laisse ébahis face à un père qui se console par sa version personnelle de L’Odyssée, agrémentée d’une note homérique. Quand le fils prend connaissance du dossier de son père, on se dirait presque face à un roman d’aventures, tant les péripéties sont multiples. D’ailleurs le roman finit par glisser vers le dramatique : chaque épisode de la vie du père évoque un coup de théâtre brutal. À la fin de ce voyage mené avec un style mesuré, à fleur de peau, intime, mais surtout prodigieux, Chalandon laisse son lecteur ému, les larmes aux yeux, les poings crispés, dans un tragique violent et vague.

Département de langue et de littérature françaises

Université libanaise, section Tripoli

Enfant de salaud de Sorj Chalandon, Grasset, 2021, 336 p.


Dans son roman le plus récent, Sorj Chalandon se glisse dans la peau d’un narrateur qui cherche à tout prix à s’informer du passé de son père sous l’occupation afin de découvrir pourquoi son aïeul le traitait d’« enfant de salaud ».Né à Tunis le 16 mai 1952, Chalandon est un auteur contemporain qui est parvenu à mettre la barre très haut par la richesse de ses oeuvres...

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