Rechercher
Rechercher

La promesse du plumeau

Même si les chiffres ne se hissent pas à la hauteur des espérances, il faut le constater avec le démarrage, hier, de la législature nouvelle : lentement, laborieusement, mais sûrement, les temps se mettent bel et bien à changer, place de l’Étoile.


Le président de l’Assemblée, un des piliers de l’establishment politique qui a mené le Liban à la ruine, s’est certes adjugé un mandat de plus, le septième consécutif depuis l’an de grâce 1992. S’il est toujours là cependant, c’est, comme à l’accoutumée, faute d’un quelconque concurrent chiite, puisque les 27 sièges parlementaires revenant à cette communauté restent verrouillés par le tandem Amal-Hezbollah. Mieux encore, Nabih Berry n’a été réélu que d’extrême justesse dès le premier tour. Et encore n’a-t-il obtenu la majorité absolue qu’à la faveur d’un acrobatique marché, fort grossièrement camouflé, avec ses ennemis mortels (et néanmoins alliés électoraux !) du Courant patriotique libre. Donnant-donnant, c’est le candidat du parti présidentiel qui décrochait, en retour, la vice-présidence de l’Assemblée.


C’est dire que la véritable vedette du jour n’était guère l’indéboulonnable chef du législatif, habitué à mener tambour battant les débats dans l’hémicycle, mais qui, au bout d’une aussi longue carrière, a fait preuve hier d’une surprenante indécision et aussi d’une incroyable méconnaissance du règlement interne. Aux yeux de l’opinion publique, la vedette allait plutôt à ces députés de l’opposition qui, imprimant une dynamique démocratique nouvelle à la morne vie parlementaire, ont exigé – et obtenu – que soient publiquement déchiffrés les bulletins jugés nuls et que l’on s’était empressé d’escamoter sans autre forme de procès. Au bout du compte, c’est à l’exaltant, au sacro-saint mot de justice, martelé sur tous les tons au gré de ces votes pour rien, que revenait la vedette : justice pour les victimes de l’hécatombe au port de Beyrouth, justice pour l’activiste lâchement assassiné Lokman Slim, justice pour les femmes objets de violence, justice pour une population dont les modestes avoirs n’ont pas fini d’être pillés…


Cela dit, fait-on vraiment de la politique avec du sentiment et des symboles, aussi stimulants, aussi percutants qu’ils puissent être ? Courue d’avance, garantie était la réélection de Berry, qui a échappé de peu à l’humiliation d’un deuxième ou troisième tour de scrutin ; parfaitement justifié était donc le baroud d’honneur des bulletins voués au néant. Il en allait autrement toutefois pour l’attribution de la vice-présidence de l’Assemblée : manquée d’un cheveu par l’opposition, elle eut bien mérité un surcroît de détermination et de coordination entre les forces œuvrant sous la bannière du changement. C’est là qu’il eut fallu éviter tout gaspillage de votes; là devaient être proscrits ces bulletins blancs parfaitement légitimes en certains cas, bien sûr, mais qui ne traduisent pas toujours d’aussi immaculées motivations.


Il serait vain de le nier : c’est bien la même majorité parlementaire des quatre dernières années qui, l’espace d’un vote d’inauguration, a paru reprendre forme hier. Mais ce n’est là que mirage : l’establishment honni n’y est parvenu qu’au prix de douloureuses contorsions. À défaut du magistral coup de torchon que nécessitait l’Assemblée, c’est à coups de plumeau qu’a commencé l’entreprise de dépoussiérage. Ce sont donc des majorités du moment, de circonstance, des majorités précaires, imprécises, flottantes, fluctuantes, à géométrie variable, qui sont appelées à trancher à chaque tournant de l’actualité. Voilà qui ne rend que plus écrasantes les responsabilités d’une opposition tenue de s’unifier, de faire preuve d’autant de discipline que de mordant, maintenant qu’elle s’est enrichie d’élus émanant de la contestation populaire d’octobre 2020.


À leur tour, ces derniers devront se montrer dignes des attentes du peuple. Ce serait bien le diable si l’on n’arrivait pas à tirer parti de ce sang neuf qu’apporte à la vie politique une contestation hier encore saignée à blanc dans la rue.


Issa GORAIEB

[email protected]


Même si les chiffres ne se hissent pas à la hauteur des espérances, il faut le constater avec le démarrage, hier, de la législature nouvelle : lentement, laborieusement, mais sûrement, les temps se mettent bel et bien à changer, place de l’Étoile. Le président de l’Assemblée, un des piliers de l’establishment politique qui a mené le Liban à la ruine, s’est certes adjugé...