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Attention, travaux !

Même en mettant les bouchées doubles, comment diable liquider un buffet surchargé en une seule et ultime session de grande bouffe? Telle est la mission impossible – 133 dossiers figurant au menu – que s’assignait hier un gouvernement qui, dans les toutes prochaines heures, ne sera plus qu’une équipe d’expédition des affaires courantes.


Si un plan de redressement financier a enfin été adopté au cours de ce marathon, demeurent ainsi bricolées à la hâte, sinon court-circuitées, les solutions imaginées pour une électricité en panne chronique. Les télécoms menacent de suivre la fatale pente, et on tremble pour la vie tous les jours plus chère, on tremble pour l’enseignement, l’approvisionnement en blé, en carburants et en médicaments : toutes questions requérant d’urgence des crédits inexistants, hors des réserves obligatoires de la Banque du Liban (les dépôts des citoyens) qui fondent déjà comme neige au soleil.


Dès lors, et pour fort bienvenue qu’elle soit, la fièvre rénovatrice suscitée par les résultats des législatives du 15 mai ne devrait pas s’arrêter à l’énergique dépoussiérage que requiert le Parlement, source de tous les pouvoirs. Dès la semaine prochaine, la nouvelle Assemblée devra se choisir un président, l’actuel tenant du titre (qu’il détient depuis trois décennies) se disant tout prêt à se soumettre volontiers au vote de ses pairs. En attendant que se déclarent les candidats à cette dignité, la plus haute dévolue à la communauté chiite, le doigté et la mesure restent toutefois de mise.


En déniant par avance le suffrage de ses troupes au président Nabih Berry, le premier bloc parlementaire chrétien, animé par les Forces libanaises, n’a certes fait que traduire fidèlement les aspirations d’une large portion du peuple. Ce premier coup de pioche était nécessaire, même si Samir Geagea a paru placer la barre un peu trop haut en exigeant de tout nouveau président de la Chambre qu’il veille à ce que soit réservées en exclusivité au gouvernement les options stratégiques, qu’il s’agisse de défense ou de politique étrangère. Dans tout autre pays, serait-il même une république bananière, une telle précondition paraîtrait non seulement superflue, mais impensable d’incongruité ; au Liban, hélas, elle n’est pas dépourvue d’aléas.


D’un président d’Assemblée, il faut attendre d’abord, en tout réalisme, qu’il reflète la soif de changement traduite par le scrutin. Qu’il veille en priorité au respect du règlement interne de la Chambre. Qu’il se comporte en honnête gestionnaire de la législation, loin des manœuvres dilatoires cavalièrement menées à la cravache. Qu’il se garde de cadenasser les portes de l’hémicycle à la face des députés, comme cela est déjà arrivé. Et qu’il commence par dissoudre, ou alors par recycler de fond en comble, cette garde prétorienne pompeusement baptisée police parlementaire dont s’est entouré Nabih Berry et qui a fait preuve de barbarie contre le soulèvement populaire.


Quant à la concrétisation de la primauté de l’État, elle n’est pas l’affaire personnelle du chef du législatif, mais du pouvoir exécutif, et c’est ce qu’il faut absolument garder à l’esprit. Bien qu’ayant perdu nombre de ses alliés chrétiens, druzes ou sunnites, le tandem Amal-Hezbollah conserve intacts ses 27 sièges chiites au Parlement. S’il fait patte de velours, à en juger par le ton modéré dont ont usé ces derniers jours Berry et Hassan Nasrallah, le bloc chiite demeure capable de manier la plus efficace de ses armes politiques, à savoir le blocage des institutions. Il pourrait y recourir une fois de plus s’il décrétait non conforme au pacte national l’élection d’un candidat de défi, c’est-à-dire non adoubé par les représentants de sa propre communauté. Par réaction en chaîne, le Parlement se trouverait dans l’incapacité de désigner un nouveau Premier ministre ou même, dans la pire des hypothèses, d’élire un président de la République. Ce serait là, dans toute sa funeste splendeur, un blocage à tiroirs.


La présidence de l’Assemblée n’est pas rien, c’est entendu ; mais il faut se garder de lâcher la proie pour l’ombre, car la véritable bataille sera celle d’un pouvoir exécutif nouveau appelé à des décisions cruciales. Que sous la pression du Hezbollah, le CPL finisse par voler au secours de sa bête noire, Nabih Berry, ne doit rien changer au tableau : l’opposition est tenue de multiplier les coups de pioche, car c’est l’édifice tout entier qu’il est impératif de restaurer.

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Issa GORAIEB

Même en mettant les bouchées doubles, comment diable liquider un buffet surchargé en une seule et ultime session de grande bouffe? Telle est la mission impossible – 133 dossiers figurant au menu – que s’assignait hier un gouvernement qui, dans les toutes prochaines heures, ne sera plus qu’une équipe d’expédition des affaires courantes. Si un plan de redressement financier a enfin...