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Culture - Le grand entretien du mois

Gabriel Sara : Mon rôle, c’est du vrai, ce n’est pas du cinéma

Le médecin libanais, qui joue – aux côtés de Catherine Deneuve et Benoît Magimel – son propre rôle dans l’opus d’Emmanuelle Bercot acclamé mondialement, nous embarque sur « les tranchées du cancer » dans un entretien accordé à « L’Orient-Le Jour » au lendemain de la sortie new-yorkaise du film « De son vivant », qui sera à l’affiche à Beyrouth à la Salle Montaigne de l’Institut français du Liban, les 24 et 25 mai au profit de Liban cinéma, Balsam et la Voix de la femme libanaise.

Gabriel Sara : Mon rôle, c’est du vrai, ce n’est pas du cinéma

Gabriel Sara et Catherine Deneuve sur le tournage du film « De son vivant ». Photo Laurent Champoussin / Les Films du Kiosque

Acclamé au Festival de Cannes en 2021, bien accueilli et recommandé par une audience internationale, De son vivant, actuellement à l’affiche à New York, sera présenté à Beyrouth à la Salle Montaigne de l’Institut français du Liban les 24 et 25 mai. La séance aura lieu en présence de la réalisatrice du film Emmanuelle Bercot et du Dr Gabriel Sara, dans son propre rôle aux côtés de Benoît Magimel (Benjamin), Catherine Deneuve (sa maman) et Cécile de France (Eugénie, son infirmière). Ce film, dont les projections beyrouthines sont au profit de trois associations, Liban cinéma, Balsam et la Voix de la femme libanaise, a fait couler beaucoup d’encre et suscité de grandes émotions. Il s’agit de la mort et de la préparation à la mort. Un thème difficile à traiter, mais qu’Emmanuelle Bercot a narré avec une note émotionnelle positive. L’oncologue américain d’origine libanaise Gabriel Sara (Dr Eddé dans le film), en charge du département d’oncologie à l’hôpital Mount Sinai à New York et connu pour sa grande humanité et son écoute empathique des patients, reproduit sur l’écran son rôle de tous les jours dans l’accompagnement des malades atteints de cancer vers leur ultime destin. Benoît Magimel a décroché le César pour son rôle de malade en fin de vie. « De son vivant est un film qui parle d’un homme qui est condamné, c’est surtout un film sur la vie », a déclaré l’acteur principal en recevant son prix.

Parlez-nous des « tranchées du cancer », une métaphore qui provoque une forte tension émotionnelle...

C’est une expression qui est sortie de moi tout à fait spontanément. Je ne me souvenais pas que je l’avais dite à Emmanuelle Bercot, lors de notre première rencontre à New York. C’est elle qui me l’a rappelée. Elle a tenu à la mettre dans le film. Et en fait, elle exprime exactement ce que je sens, consciemment ou inconsciemment, à savoir que le cancer c’est un champ de bataille, une guerre, et que je suis moi-même engagé dans ces tranchées avec mes malades. Peut-être même que je suis le capitaine de l’équipe qui est là, ou bien le général qui gère la situation, mais je suis dedans. Je ne suis pas dans mon bureau en train de conduire la situation de l’extérieur. Je pense donc que les tranchées, c’est d’être vraiment complètement engagé avec mes malades et leur famille dans cette bataille. Et c’est pour cela que je vois ces tranchées. Je n’ai jamais réfléchi à cette expression, elle est sortie de moi sans y penser.

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Le film « De son vivant » a été bien accueilli par le public new-yorkais. Qu’avez-vous ressenti en voyant les différentes réactions du public ?

Les réactions étaient unanimes. Malgré la dureté de cette histoire et malgré le drame qui se vit, les gens voient la lumière ; ils voient de l’amour ; ils voient l’importance de la vie ; et ils voient l’importance de ces moments précieux de cette vie que nous ne sommes pas garantis d’avoir entre nos mains, que le moment présent, l’instant, est vraiment extraordinaire et important. Je pense que ce film a vraiment fait prendre conscience à beaucoup de gens de la fragilité de la vie et de sa beauté. Plusieurs personnes m’ont dit : « Tu sais, je vais appeler ma maman ou ma sœur pour leur dire combien je les aime. Je ne vais plus me fâcher pour des choses idiotes. Je vais profiter tous les jours de ces moments. » Beaucoup de gens m’ont dit que ce film a fait son effet sur le plan émotionnel. Il y a eu à plusieurs reprises des personnes en Suisse, en Allemagne, en France, même ici à New York, qui m’ont assuré que ce film devrait être projeté dans toutes les écoles de médecine pour apprendre à gérer les situations difficiles avec les malades, et qu’émotionnellement ils n’ont pas été entraînés à le faire. C’est donc un film qui va éduquer des étudiants en médecine, les familles et les malades pour apprendre à marcher dans ce sentier rocailleux, jonché de ronces, afin d’arriver au bout du chemin de la façon la plus paisible et la plus sereine possible.

L’équipe du film « De son vivant » au Festival de Cannes en 2021: Benoît Magimel, Gabriel Sara, Emmanuelle Bercot, Catherine Deneuve et Cécile de France. Photo Pierre Sicard

Doit-on dire la vérité au malade ? La brutalité de la vérité peut être trop choquante. C’est le cas de Benjamin qui, à mes yeux, a mal vécu les derniers moments de sa vie. Vous lui avez donné moins d’un an avant l’instant fatal. Peut-on tout dévoiler aux malades ?

Je peux dire que les personnes qui ont une maladie incurable, comme Benjamin dans le film, la vérité leur donne du pouvoir. Il peut vivre sa vie de manière différente, de la meilleure façon possible. La séance de discussion sur une maladie sérieuse et son pronostic me prennent en moyenne 1h30, parfois 2. Et ce n’est pas une chose que l’on jette aux malades. Mais dans ce film, il fallait raccourcir la consultation à deux minutes pour que le film avance. C’est donc un côté du film qui est fictif parce qu’on n’exprime pas les choses de cette façon. Emmanuelle Bercot a juste voulu mettre les grandes lignes dès les premières minutes pour qu’on puisse vivre. Je peux dire qu’il y a eu des réactions mitigées sur cela. Mais plusieurs personnes m’ont dit : « Quand on voit un film et qu’il y a un héros, on demande s’il va mourir ou vivre, et on attend la fin pour savoir quel va être son destin. Dans ce film, on sait, dès la première minute, que le héros va mourir et, malgré cela, on reste jusqu’au bout. » Et c’est là le coup de génie d’Emmanuelle Bercot, qui a réussi à annoncer d’emblée que le héros est condamné et va mourir. Ce qu’Emmanuelle a fait est fabuleux. Ce qui a permis de se rendre très vite compte de l’importance de ce « journey » (voyage) vers la mort, qui en fait « est un hymne à la vie », comme le souligne souvent Emmanuelle. Quand Benjamin est en voiture avec sa maman en route pour l’Autriche pour se faire traiter chez un charlatan, il dit au docteur : « C’est mon cancer, ce n’est pas votre cancer. » Et là, il prend possession de sa maladie et de sa vie. Et tout change à partir de ce moment-là.

Est-ce que ce film a changé votre vie et votre approche de la vie ?

Je vais dire deux choses : d’abord, ça n’a pas changé ce que je pense de la vie ni de la mort, parce que c’est ce que je vis tous les jours et lorsque j’enseigne. Par contre, durant le tournage – j’étais le seul médecin dans le groupe –, pour eux tous, c’était du cinéma, mais pour moi, c’était la vie normale de tous les jours. En me voyant sur scène, tous se sont rendu compte que c’est du vrai. Ce n’est pas du Hollywood. Et ce dont on parlait touchait tout le monde profondément. Tous les membres du tournage – il y avait 50 à 60 personnes – vivaient les émotions avec nous. J’ai vu souvent des membres de l’équipe pleurer lors du tournage de ces scènes, parce qu’ils vivaient personnellement l’instant. Dans ce film, j’ai réalisé l’importance de l’impact qu’un médecin peut exercer sur la communauté qui l’entoure et, par conséquent, la responsabilité d’être cette personne morale qui mène le bateau avec confiance, force et honnêteté. J’ai aussi senti que ces gens comptaient sur moi, alors qu’aucun d’eux n’est malade. Donc ça m’a fait prendre conscience, une conscience que j’avais, mais je ne réalisais pas l’énormité de la responsabilité qu’on a quand on fait un métier comme le mien. Et quand ce métier est exposé au cinéma, je pense que c’est encore plus important. Je suis très content de voir que les gens ont pu palper réellement comment cela se passe et ont été positivement impressionnés. Qu’est-ce qui a changé en moi ? C’est cette prise de conscience de ce que je dis, de ce que je fais, qui est très importante. Je suis responsable de ces idées et de ce que je suis, et je ne peux pas ignorer ce que je représente pour ceux qui m’entourent.

Tout le monde ne parle pas en chantant. La musique est au centre de ce film et à Mount Sinai. J’ai eu l’occasion de vous accompagner à l’hôpital Mount Sinai lors de votre visite aux malades sous chimiothérapie, avec pour distraction des séances de musicothérapie, de danse et de la zoothérapie. Dans ce film, nous assistons à des séances collectives matinales où vous chantez avec les infirmières, accompagné de votre guitare. C’est là aussi une réplique de votre vie quotidienne à Mount Sinai. Est-ce une nouveauté propre aux États-Unis ?

La musicothérapie est une science qui se développe énormément ; elle existe dans de nombreux pays. J’avais été invité, en 2018, à prendre part à Barcelone à la conférence internationale sur la « musique et médecine ». Je devais parler de la musique et du cancer. J’ai été surpris par le nombre de musicothérapeutes présents à ce congrès venus de nombreux pays, à savoir la France, l’Allemagne, la Thaïlande, le Japon, l’Amérique du Sud, le Canada, la Chine et l’Inde. En France, la musicothérapie n’est pas appliquée dans tous les hôpitaux. Mais elle n’est pas extrêmement développée non plus à New York. Notre hôpital a un programme de musicothérapie beaucoup plus développé que le reste des hôpitaux de New York, grâce entre autres à la Fondation Helen Fuad Sawaya qui offre tous les jours des séances de cette discipline. De son vivant a certainement ouvert les yeux sur l’importance de la musique. En France, j’ai entendu souvent des commentaires, tels que « tout cela c’est du cinéma, il n’y a pas de musique, il n’y a pas de tango, il n’y a pas ces séances matinales musicales, ni le petit déjeuner avec des infirmières ». Ils ne croyaient pas que c’était réel. C’est une question qui m’a été posée lors de plusieurs séances de questions-réponses. J’ai répondu que tout ce qu’il y a dans ce film est vrai. Ils ont aussi pensé que l’Amérique a beaucoup de moyens pour ce genre de programme, c’est pour cela que cela est possible. J’ai dit non. Il faut deux choses : il faut la volonté de quelqu’un qui élabore un programme et il faut aussi son financement, parce que l’hôpital n’a pas de budget alloué à la musique. Je souhaite que chaque hôpital consacre un budget pour la musique, parce qu’elle est vraiment indispensable et thérapeutique.

« Ranger le bureau de sa vie » est une autre expression que vous avez exprimée spontanément devant Emmanuelle Bercot et qu’elle a adoptée dans le scénario du film. On n’a pas besoin de vraiment attendre l’instant fatal pour ranger le « bureau de sa vie ». Qu’en est-il vraiment ?

Le bureau de la vie était un des titres qu’Emmanuelle Bercot avait considéré choisir pour son film. C’est ce qui me fait plaisir et me touche. Beaucoup de personnes ont retenu la notion du « bureau de la vie ». Dans les interviews en France, dans tous les journaux, à la télévision, on parle du « bureau de la vie ». C’est une notion à laquelle j’ai pensé il y a très longtemps, que j’estime être vraiment importante pour la vie, que l’on soit malade ou pas. L’idéal c’est que le bureau de la vie soit toujours rangé et nettoyé, et qu’au fur et à mesure que les choses s’amoncellent, on les nettoie pour que le bureau reste net. C’est un concept que je suggère à mes malades. Ce qui leur donne un sens de « l’empowerment » (responsabilisation), comme on dit en anglais. Quand on annonce à une personne qu’elle a un cancer sérieux avec une échéance, elle devine que probablement cette échéance est « son cancer ». Ce qui la motive pour nettoyer le bureau de sa vie. Qu’est-ce que cela veut dire ? Tout simplement se débarrasser de toutes les choses inutiles de la vie de tous les jours, qui prennent du temps, qui absorbent les émotions, toutes ces choses, y compris les questions financières.

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C’est finalement une philosophie de vie.

Exactement. Cela veut dire que si on a eu des conflits avec des personnes, yalla, réglons-les, khalass ! Nettoyons toutes ces choses de notre vie. Et quand les gens le font, ils se sentent plus légers. J’ai aussi émis une suggestion qu’Emmanuelle Bercot n’a pas retenue. Ce que je suggère aux personnes frappées par la maladie comme Benjamin – quand c’est sérieux –, c’est de prendre une feuille blanche et tracer deux colonnes, A et B, un peu comme une simple feuille Excel. Tout ce que vous aimez et vous passionne va dans la colonne A et tout ce qui n’est pas fantastique va dans la colonne B. Remplissez votre vie de A. Et quand vous reviendrez chez moi, dans un mois, je veux voir cette feuille. J’aimerais bien voir ce que vous avez choisi de mettre. Je leur suggère que les gens qui donnent des vibrations négatives dans votre vie, mettez-les dans la colonne B., khalass ! Ne les voyez plus, ne leur parlez plus. Eh bien ! les malades à qui je dis qu’ils vont mourir se regardent et disent en rigolant : Ah, je sais ce que je vais mettre dans la colonne B. Devant la mort, on transforme cette conversation difficile en une approche plus sympathique, mais c’est en même temps important. Les colonnes A et B font partie du programme de nettoyage. Ils sortent de mon bureau avec des idées. Je peux donner de nombreux exemples vécus de malades qui ont pu vivre les dernières années de leur vie comme un cadeau, parce qu’ils savaient qu’il y avait une échéance. Certains réalisent leur rêve. Car s’ils ne savaient pas la vérité, ils n’auraient pas réalisé leur rêve. Ces histoires me donnent une conviction encore plus profonde de l’importance de la vérité. C’est là où la médecine et l’art se rencontrent. Il y a un art de dire la vérité. Il y a un art de la dire aux malades de façon à ce qu’ils en voient le côté positif, et non pas sentir les coups de poignard de la vérité.

Gabriel Sara et Catherine Deneuve sur le tournage du film « De son vivant ». Photo Laurent Champoussin / Les Films du Kiosque

Est-ce que vous avez eu des malades qui ont mis fin à leur vie après avoir appris la vérité ?

Non, jamais.

Vous proposez cinq mots à Benjamin, qui sont des messages puissants du film. Pourriez-vous nous les répéter ?

Ils sont très puissants dans le film. « Pardonne-moi », « Je te pardonne », « Je t’aime », « Merci », « Au revoir ». Et encore une fois, ce qui m’a aussi beaucoup ému, c’est le nombre de personnes qui ont retenu ces mots. C’est incroyable ! J’ai été interviewé par Léa Salamé avec Emmanuelle Bercot, elle m’a demandé de le répéter dans l’interview et elle a pleuré pendant que je le disais.

Un autre projet de film en perspective ?

Je n’ai aucun projet de film pour le moment. Mais si j’en avais l’occasion, je le ferai avec un grand enthousiasme. C’est une expérience extraordinaire.

Pourquoi le choix du nom Eddé ?

Emmanuelle m’a demandé de choisir des noms de familles libanais. Elle m’avait proposé de garder mon nom dans le film. J’ai refusé. C’est un peu prétentieux que je me fasse appeler Dr Sara dans le film. Je lui ai communiqué un grand choix de noms où le nom Eddé ne figurait pas. Elle n’a aimé aucun des noms proposés. Elle a préféré le nom Eddé. Ce qui m’a fait sourire parce que je suis un fan de Raymond Eddé, qui était un ami de mon père. J’ai demandé la raison de ce choix, elle m’a répondu : « Écoute, toi tu es musicien et tu aimes la musique. Il y a de la musique dans ce film. Je trouve que c’est un nom très musical. Elle l’a donc choisi pour l’esthétique de la musique du nom. J’ai répondu que je suis honoré de porter le nom du seul homme politique dans l’histoire du Liban en qui j’ai confiance et qui m’honore. »


Acclamé au Festival de Cannes en 2021, bien accueilli et recommandé par une audience internationale, De son vivant, actuellement à l’affiche à New York, sera présenté à Beyrouth à la Salle Montaigne de l’Institut français du Liban les 24 et 25 mai. La séance aura lieu en présence de la réalisatrice du film Emmanuelle Bercot et du Dr Gabriel Sara, dans son propre rôle aux côtés...

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Go gaby go Jamhour is eveywhere You make us proud Un ami jamhourien. Promo 1977’

Robert Moumdjian

01 h 58, le 21 mai 2022

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  • Go gaby go Jamhour is eveywhere You make us proud Un ami jamhourien. Promo 1977’

    Robert Moumdjian

    01 h 58, le 21 mai 2022

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