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Politique - Législatives 2022

Malgré l’urgence, l’écologie quasi absente du débat électoral

Dégradation de la qualité de l’air résultant des générateurs, crises des déchets successives, pollution de l’eau endémique... les problématiques environnementales n’ont toujours pas leur place dans les priorités de la plupart des listes. Certains candidats écolos s’expriment.

Malgré l’urgence, l’écologie quasi absente du débat électoral

Au Liban, les générateurs sont une grave source de pollution. Photo Marc Fayad

Aux législatives de 2018, la crise des déchets de 2015-2016 hantait encore tous les esprits. L’écologie avait fait une entrée obligée dans les discours des candidats, qui comptaient déjà un certain nombre de militants écologistes de longue date. S’ils n’ont pas réussi à entrer dans l’hémicycle, et même si un nombre restreint de députés (parmi eux Paula Yacoubian ou le bloc Kataëb) ont continué à porter ces dossiers, notamment celui des déchets, la majorité des promesses électorales étaient creuses, et la dégradation environnementale s’est aggravée au Liban. Quatre années, une révolution et un effondrement économique plus tard, les problématiques environnementales peinent toujours à s’imposer auprès des électeurs face à la crise financière et ses retombées sociales, ou encore face aux débats polarisants comme celui de la souveraineté ou des armes du Hezbollah. Dans l’intervalle, sur le front de l’environnement, la crise a fait des ravages. La pollution de l’air atteint des records en raison d’une dépendance presque totale aux générateurs privés compte tenu du rationnement sans précédent du courant électrique, menaçant la santé des riverains. Quant aux crises de déchets dans les rues, elles sont récurrentes en raison d’une collecte déficiente, conséquence des impayés de l’État… Dans ce contexte inquiétant, des candidats aux législatives issus du milieu écologiste expliquent à L’Orient-Le Jour pourquoi il est plus que jamais pertinent de soulever ces questions dans l’arène publique.

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« Bien que faisant partie du quotidien, les problématiques environnementales sont totalement mises de côté dans cette campagne en raison de la crise et de son impact socio-économique sur la population. Jusqu’ici, les carrières du Koura sont le seul sujet que j’arrive vraiment à aborder avec les électeurs de ce caza », observe Fadwa Nassif, mieux connue sous le nom de Fifi Kallab. Cette militante écologiste de longue date, présidente de l’association Byblos Écologie, se présente au Koura (Liban-Nord III) sur la liste Notre Nord, issue de la contestation.

Pour sa part, Ziad Abichaker, ingénieur spécialiste en traitement des déchets, président de Cedar Environmental et candidat à Beyrouth I sur la liste Ma Patrie (Tahalof Watani, contestation), ne constate rien de très concret dans les propositions électorales. « La crise économique et financière prend toute la place. C’est classique, on parle moins d’environnement dès qu’il y a d’autres priorités en jeu. »

Najat Aoun-Saliba, candidate au Chouf-Aley sur la liste Unis pour le changement, professeure de chimie et directrice de l’Académie de l’environnement à l’AUB, tempère. Selon elle, le public « est très intéressé, surtout les jeunes et les femmes », mais « tout dépend de comment on parle de ces sujets et comment on les relie à leur vie quotidienne ».

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« Je crois que l’angle environnemental est présent dans les campagnes électorales, même si j’aurais préféré qu’il soit mieux articulé. Il est impératif que les candidats aient ces problématiques dans leur viseur », juge de son côté Sarah Yassine. Cette diplômée en environnement et architecture paysagère, militante de longue date et professeure à l’AUB, présidente du comité des pays arabes à Icomos (Conseil international des monuments et des sites), se présente à Beyrouth II sur la liste de Beyrouth Madinati (elle poursuit sa bataille malgré le retrait d’autres membres de la liste annoncé mercredi).

Les effets de la pollution de l’air… dans 12 à 18 mois

Pour tous ces candidats, il n’est pas juste de sacrifier le discours environnemental en temps de crise économique, tant les deux sont interreliés. « La dégradation environnementale coûte beaucoup d’argent à tout le monde, surtout qu’elle se traduit par une dégradation de la santé, insiste Najat Aoun-Saliba. Imaginez une personne qui touche aujourd’hui 10 millions de livres et qui a du mal à joindre les deux bouts, si elle devait en plus acheter des médicaments (pour se soigner), ça pourrait lui coûter la moitié de son salaire, et elle aura même du mal à se faire hospitaliser. »

Tout en insistant lui aussi sur la facture des soins, Ziad Abichaker estime que « malheureusement, le lien de cause à effet n’est pas toujours évident ». « À titre d’exemple, la pollution dans nos villes actuellement est de 300 fois supérieure aux normes internationales. Mais ses effets ne se verront que dans 12 à 18 mois. Pour faire bouger les choses, il faut lier la consommation d’une eau souterraine infectée par les liquides émanant des dépotoirs ou celle des légumes pulvérisés de pesticides cancérogènes… aux problèmes de santé qui en résultent. »

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De son côté, Sarah Yassine a choisi de mettre en avant l’argument économique. « Pour redéfinir notre économie, il faudra préserver nos ressources paysagères et naturelles parce qu’elles sont avant tout une ressource économique. » Sans oublier la dimension politique. « La crise est inhérente à cette dégradation de l’environnement, souligne Fifi Kallab. J’explique aux électeurs que je rencontre que si nous manquons d’eau, par exemple, c’est en raison de la mauvaise gestion et du gaspillage. Et que les carrières du Koura ont modifié les cours d’eau souterrains, obligeant ce caza à pomper l’eau du littoral, ce qui coûte beaucoup plus cher et sert les intérêts de certains au détriment de tous. »

Aucune bataille ne sera gagnée tant que la corruption persiste

Pour cette militante de longue date comme pour les autres candidats interrogés, il s’agit de relier ces problématiques au discours politique de base afin d’en expliquer la réelle portée au public, sans se suffire de quelques lignes séparées dans un programme. « J’ai fait de la transparence et de la lutte contre la corruption mon cheval de bataille, parce que, de toute façon, aucune bataille ne sera gagnée tant que la corruption persiste », affirme Fifi Kallab.

Pour Najat Aoun-Saliba, c’est un discours basé sur les droits humains qui prime. « Ce sont des questions éminemment politiques et les gens ont besoin d’un retour à la normale. Est-ce qu’il faut accepter d’être à la merci des générateurs et de leurs émanations toxiques pour avoir accès à l’énergie ? Pourquoi y aurait-il des déchets dans la rue s’il n’y avait pas de corruption et de mauvaise gestion du pays ? Si les responsables n’avaient pas empoché tout l’argent et laissé la population sans solution viable ? Pourquoi le Litani n’a toujours pas été dépollué après tant d’années et après qu’un budget de 500 millions de dollars a été alloué à cet effet ? Les exemples sont nombreux », pointe-t-elle.

Sarah Yassine est convaincue que les batailles réussies de la société civile sont de nature à attirer l’attention des électeurs, à l’instar de Dalié (côte de Raouché, dont une campagne civile a empêché la privatisation) ou Bisri (plaine où un grand barrage devait être construit). « Les grandes questions stratégiques et géopolitiques sont très importantes pour définir la politique étrangère d’un pays, et nous avons notre position là-dessus, poursuit-elle. Mais, à mon avis, pour ce qui est de la souveraineté en particulier, j’aimerais faire remarquer qu’un pays qui ne préserve pas ses ressources, comme l’eau potable ou le littoral, ne peut pas se considérer comme entièrement souverain. Or, aujourd’hui, au Liban, on peut parler d’écocide. »

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Ziad Abichaker estime également qu’« on ne peut attendre les solutions à tous les problèmes géostratégiques avant d’imposer, par exemple, de simples mesures en vue de limiter la pollution des générateurs et de préserver la santé des riverains ».

Faire appliquer les lois existantes

Interrogés sur leurs priorités s’ils entrent au Parlement, Fifi Kallab, Ziad Abichaker et Sarah Yassine placent la loi sur l’indépendance de la justice en tête de leurs priorités, estimant que sans une justice totalement opérationnelle, rien n’est possible. « Ma deuxième priorité est la couverture médicale pour tous, ajoute Ziad Abichaker. Tant que nous avons une population inquiète de ne pas pouvoir se faire soigner en cas de maladie, elle sera incapable de participer à une quelconque relance économique. »

Sarah Yassine aimerait s’attaquer à deux autres chantiers qui lui paraissent essentiels : l’adoption des décrets d’application pour le code de l’environnement, une loi générale votée en 2002 mais peu appliquée depuis, et la réforme du travail au sein même du Parlement. « Les commissions parlementaires se réunissent chacune de son côté sans réelle coordination, ce qui nuit aux questions environnementales, multidisciplinaires par nature. De plus, il faut renforcer la transparence et l’accès du public aux informations sur ce qui se décide au Parlement. » Sarah Yassine et Fifi Kallab évoquent également l’importance de la décentralisation. « Si chaque région peut régler ses problèmes en gérant les budgets qui lui sont alloués, cela permettra de contourner l’État profond et son affairisme », soutient Fifi Kallab.

Pour Najat Aoun-Saliba, la priorité est de veiller à l’application de lois existantes et négligées, notamment la loi 78 votée en 2018 sur l’amélioration de la qualité de l’air.


Aux législatives de 2018, la crise des déchets de 2015-2016 hantait encore tous les esprits. L’écologie avait fait une entrée obligée dans les discours des candidats, qui comptaient déjà un certain nombre de militants écologistes de longue date. S’ils n’ont pas réussi à entrer dans l’hémicycle, et même si un nombre restreint de députés (parmi eux Paula Yacoubian ou le bloc...

commentaires (2)

Je suis content de lire cet article et je supporte les activistes qui ouvrent pour des actions d'ecologie au Liban. Et en plus, je trouve que madame Baaklini ecrit souvent des articles sur des sujets tres concrets au Liban. Il y a parfois des paradoxes ou conflits entre ecologie et economie mais comme l'article indique aussi correctement souvent des decisions ecologiques peuvent etre en fait economiques !

Stes David

21 h 41, le 12 mai 2022

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Commentaires (2)

  • Je suis content de lire cet article et je supporte les activistes qui ouvrent pour des actions d'ecologie au Liban. Et en plus, je trouve que madame Baaklini ecrit souvent des articles sur des sujets tres concrets au Liban. Il y a parfois des paradoxes ou conflits entre ecologie et economie mais comme l'article indique aussi correctement souvent des decisions ecologiques peuvent etre en fait economiques !

    Stes David

    21 h 41, le 12 mai 2022

  • Mme Baaklini, de grace revenez sur terre. les candidats se seraient ridiculises s'ils adoptaient vos soucis ecologiques aupres des citoyens. ceux qui n'ont pas de se payer l'electricite alternative, les medicaments, l'ecolage l'univ de leurs gosses,souvent tres souvent la nourriture decente minimale les lyncheraient s'ils se mettaient a "deplorer" l'etat de l'environnement et en faisaient un de leurs programmes electoraux. de Grace plus de magnanimite pragmatique ne serait ce que jusqu'après le 15.

    Gaby SIOUFI

    09 h 53, le 12 mai 2022

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