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La tête, pas les pieds !

On n’emporte pas la patrie aux semelles de ses souliers! Avec une telle hauteur répondait Danton à ses proches, qui le pressaient d’émigrer pour échapper à la vindicte de ses ennemis. Pour étincelant qu’il fut, ce refus devait lui coûter sa tête ; ce n’était pas là d’ailleurs la seule erreur de l’illustre guillotiné, puisqu’il est parfaitement vrai qu’en partant, on emporte bien souvent, avec soi, ne serait-ce qu’un bout de patrie.


C’est ce phénomène que vient d’illustrer, fort à propos, le vote des expatriés libanais intervenu, le week-end dernier, dans 48 pays d’accueil. Sans crever le plafond, le taux de participation au scrutin était plus qu’honorable. C’était plus qu’assez pour y voir un triple acte : de foi, d’espérance, et surtout d’endurance dans la détermination. Détail d’importance, nombre de ces électeurs d’outre-mer ou d’outre-désert qui se sont rendus aux urnes faisaient partie des dernières en date de ces épisodiques vagues d’émigration dont notre pays est proverbialement coutumier.


Ceux-là, il y avait amplement de quoi les faire fuir : une effroyable crise socio-économique, la cascade de faillites, le chômage, l’appauvrissement, l’insécurité aggravée par les atteintes répétées au cours de la justice, le tout couronné par la ruine des institutions. Mais en s’en allant quand même déposer leur bulletin, ces citoyens ont voulu démontrer qu’ils croient toujours en une possible, sinon certaine, rémission du Liban, pour peu que tout un chacun y mette du sien. Ces irréductibles ont dû déjouer tous les mesquins subterfuges administratifs imaginés par les autorités de Beyrouth, et matérialisés par maints ambassades et consulats, à seule fin de leur compliquer la vie et le vote. En plus d’un lieu, électeurs et électrices ont battu le pavé, des heures durant, dans les longues files d’attente ; ils ont risqué l’apoplexie sous l’implacable soleil de Dubaï, ou alors l’asphyxie dans les minuscules bureaux de vote, pleins à craquer, qu’on leur avait perversement alloués.


Pour tout cela, il est grand temps de faire un sort à certains vieux et tenaces clichés. Non, la diaspora libanaise (et c’est surtout vrai pour ses nouvelles recrues), ce n’est plus seulement un énorme réservoir de nostalgie teintée de vert cèdre et couvrant la quasi-totalité de la planète. Ce n’est plus les chanceux de la famille installés à l’étranger et qui ont le bon goût de rapatrier à leurs proches demeurés au pays ces satanés dollars frais si indispensables à la survie au Liban. Ce que vient de réaliser très exactement la diaspora, c’est une magistrale démonstration de civisme et de patriotisme ; c’est un modèle à suivre qu’elle offre à ceux d’entre nous, résidents, gagnés par le découragement, l’abattement, le dégoût, le fatalisme ou encore la paresse mentale.


Cruciaux à l’extrême sont les enjeux de ce scrutin, dont la deuxième phase aura lieu dimanche. Ce qui est présentement sur le tapis, c’est en effet l’identité même, ainsi que la vocation naturelle, de notre pays, toutes deux durement malmenées par les visées et ingérences régionales. Voter n’est plus seulement, cette fois, un droit que nous accorde la Constitution, mais un très réel devoir national. Qu’ils aient, ou non, déjà fixé leur choix sur l’une ou l’autre des listes en lice ; qu’ils soient entièrement acquis aux candidats du renouveau ou qu’ils penchent à voter utile dans l’idée de faire barrage à l’imposture, c’est plus que jamais avec la tête que sont appelés à s’exprimer les Libanais. La tête et aussi les jambes, tant qu’à faire, la maison étatique n’ayant reculé devant aucun sacrifice pour tenter d’amortir un verdict populaire qu’elle a tout lieu de redouter.


Au contraire, voter avec les pieds, c’est-à-dire s’abstenir et se contenter de regarder rouler les dés, serait faire preuve de lâcheté : pire encore, de criminelle stupidité. Ce serait être bête comme ses pieds.

Issa GORAIEB

[email protected]


On n’emporte pas la patrie aux semelles de ses souliers! Avec une telle hauteur répondait Danton à ses proches, qui le pressaient d’émigrer pour échapper à la vindicte de ses ennemis. Pour étincelant qu’il fut, ce refus devait lui coûter sa tête ; ce n’était pas là d’ailleurs la seule erreur de l’illustre guillotiné, puisqu’il est parfaitement vrai qu’en partant, on...