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Nos Lecteurs ont la Parole

Les Zarathoustras, les opéras, les rats et moi !

Ils défilent, ces illustres orateurs, ces légendaires prédicateurs, ces célèbres prêcheurs, prononçant des discours enflammés, embrasés et exaltés, prônant une morale aléatoire et douteuse, affichant une vertu discutable, variable, prêchant des dogmes obscurs et inconvenants, prônant des convictions confuses et ratées, révélant des enseignements étrangers, inachevés ou encore avouant des croyances dépareillées. Ils vagabondent à leur convenance, à leur rythme, pour envahir les places publiques collectives aisément naturellement, tout simplement.

Je les vois monter leurs loges, élever leur échafaudage, dresser leur bastion, installer leur fort et organiser leur auditoire. J’entends leurs cacophonies assourdissantes, leurs charivaris menaçants, leurs tapages rugissants, leurs vacarmes grondants qui précèdent et préviennent le ton de leur allocution, comme un tempo, une cadence, une mesure qui annoncent leurs prédications et leurs sermons.

Des opérettes, des oratorios, des parodies, des comédies, des bouffonneries jouent pour nous une défaillance de la vérité, une carence de virtuosité, une insuffisance de sûreté, une déficience de sécurité et une privation de liberté. Des couplets choisis qui nous ramènent à un douloureux passé, obsolète, périmé, quelquefois désuet. Des litanies qui nous louent un avenir, qui va tantôt à gauche, tantôt à droite, des refrains, pour nous élever les mérites d’un compositeur, souvent mêlé, confus et indécis, ou un arrangeur qui, pris par les chagrins, les doléances, la nostalgie s’enfarge dans des partitions faites de lamentations, de déceptions, de contrariétés et de regrets. Il y a le conciliateur qui, affairé dans le filet de plusieurs mélodies, se distingue par la sienne, conciliante, complaisante, obligeante, comme pour prévenir les maux à venir, des maux qui se passeraient de notes et de fanfares. Il y a aussi l’orchestrateur déterminé, décidé, inspiré, assuré, hurlant, vociférant des rengaines d’exploits, de vaillance, de gloire, de victoires et de prospérité.

Des répétitions, de toutes pièces montées et nous voilà éméchées dispersés, émoustillées, disséminés, excités, divisés, agités, éparpillés, souvent blasés, rarement apaisés. Des parodies, des tromperies, des fantaisies, des tragédies, des comédies, des contredits, loin de nous consoler et de nous soulager, nous rappellent que nous sommes désarmés, étouffés, étanchés, étranglés comme des rats retenus et contenus, domptés et maîtrisés, contraints d’acquiescer, forcés d’approuver, obligés de céder, poussés à accepter pour homologuer ou appuyer leurs rabâchages, de tous morceaux cousus, reprisés, faufilés et rapiécés. Des pièces sans concert, qui, en l’absence d’accord, de coordination et d’harmonie nous poussent à errer tels des mulots en quête de greniers pour nous y abriter par crainte d’un imminent danger.

Nos Zarathoustras travaillent leur auditoire. Ils s’accordent à mettre leur assistance, venue en sainte randonnée, entre plusieurs courants pour l’y inviter à se laisser prendre par des mouvements de liberté ou de faiblesse, d’impuissance ou de courage, d’impotence ou de validité, de défaillance ou de volonté, comme pour la solliciter à choisir impunément entre le mal et le bien, le doute et la vertu, le soulèvement et le calme, la mort ou la vie. C’est un appel à l’éternel retour de la puissance, de la vengeance, de la pénitence, de la résipiscence, de la repentance, de la force, de la résistance. Des idées sélectrices conçues et destinées à poser des conditions qui miroitent pour faire briller l’avènement d’un pays, modèle d’idéal, un pays fort dominant le monde entier, mais qui, en vérité, réduirait la patrie à une décadence, une déchéance, une dégénérescence, un déclin qui viendraient souligner l’épilogue ou la fin.

Comme si, grâce à l’imposition de leurs choix et à leur prestation, nous, pauvres rats, serons transfigurés, transformés, magnifiés et glorifiés, peut-être réincarnés ou alors diffamés, bafoués et dépréciés.

Ils manient fort leurs liturgies, apprennent leurs cultes, adulent leurs vénérations, courtisent leurs égards et flattent leurs déférences pour nous clouer dans un état d’appartenance et de dépendance et nous garder embastillés, séquestrés et prisonniers ! Des rats d’opéra ou de greniers, nous sommes dans l’épervier.

Nos Zarathoustra jouent-ils de leurs accords pour nous entraîner dans des divisions dont nous sommes étrangers ? Écrivent-ils les notes motrices de récitals, de sérénades et d’aubades sur lesquels nous devons inlassablement et obligatoirement valser ? Dansent-ils pour nous une émeute choisie selon leur cadence pour nous agiter ? Battent-ils pour nous les tambours d’une morale qui, en leur absence, souffrirait de carence et de défaillance et serait une pièce imparfaite, incomplète qui viendrait sonner inexacte et incorrecte ? Se penseraient-ils de grands hommes, des hommes supérieurs, des surhommes, rejetant tout et tous, sans sourciller et, d’un revers de la main, pourraient réduire ou renforcer l’autorité d’un État déjà désamorcé et bloqué.

Ils se prennent pour Zarathoustra et me prennent pour un rat. Ils ne sont pas Zarathoustra et je ne suis pas un rat.

Zarathoustra a joué finalement la symphonie de l’affirmation de la vie et la transfiguration de celle-ci. Il a brodé l’amour et la joie : le lion est devenu docile et rieur, il s’est entouré d’une nuée de colombes. Du moins c’est ce que j’ai compris…

S’ils continuent à être des lions déchaînés en quête de rats prisonniers, je persisterai à être une douce colombe, la colombe de la paix. Eux sont dans leur cage, enragés, moi je vole en liberté vers les apogées et les sommets.

Et vous, qui êtes-vous ? Que choisirez-vous de devenir dans cet opéra enchevêtré ?


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Ils défilent, ces illustres orateurs, ces légendaires prédicateurs, ces célèbres prêcheurs, prononçant des discours enflammés, embrasés et exaltés, prônant une morale aléatoire et douteuse, affichant une vertu discutable, variable, prêchant des dogmes obscurs et inconvenants, prônant des convictions confuses et ratées, révélant des enseignements étrangers, inachevés ou encore...

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