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Les verrous de l’enfer


Le monde n’est plus désormais qu’un grand village, se plaisait-on à dire lors de l’avènement d’internet, assertion que venait d’ailleurs confirmer la démocratisation du voyage aérien, qui rendait raisonnablement accessibles les plus éloignés des paradis de sable blanc et de cocotiers.


Par la suite, guerres, famines et autres fléaux venaient encombrer dramatiquement ce vertigineux va-et-vient en jetant, sur les routes comme sur les mers, des légions de malheureux à la recherche de quelque coin tranquille du grand village. C’est vrai que depuis des siècles, le Liban est tout à la fois terre de refuge et terre d’émigration ; les inévitables aléas de cette noria humaine devraient donc lui être en quelque sorte familiers. Jamais toutefois n’avait-on vu des pères de famille se fier, à la vie à la mort, avec leur progéniture, à des coques de noix quasiment promises au naufrage, plutôt que de mourir de faim en demeurant au pays. Enfoncé désormais est ce seuil du désespoir, comme vient de nous le rappeler cruellement la disparition, au large de Tripoli, d’une pleine cargaison de boat people.


Par la grâce d’un État déjà failli mais obstiné à faire toujours pire, voilà maintenant que l’option du départ est provisoirement interdite à nombre de Libanais : le départ dans les règles, s’entend, le départ avec en poche un passeport frappé du cèdre, un départ dans la dignité à défaut de normalité, dans un pays livré au règne de l’absurde. Depuis deux jours ainsi, la Sûreté générale se voit contrainte en effet de refouler les candidats à l’obtention, ou à la revalidation, d’un titre de voyage, les stocks étant tout juste suffisants pour les formalités en cours.


Triplement infamante pour les gouvernants est cette affaire, surtout si elle doit perdurer. Pour commencer, et à peine bue la honte des eurobonds non honorés, l’État se trouve à nouveau en cessation de paiement auprès, cette fois, du fabricant étranger des précieux livrets. Plus grave encore, et de l’aveu même de la Sûreté, la pénurie de passeports s’explique par la demande, d’une ampleur inégalée, dont ils sont l’objet. À en croire les atterrantes statistiques du réseau Arab Barometer, un Libanais sur deux ou presque (48 %) n’aspire plus qu’à partir, proportion inégalée dans tout ce monde arabe qui, jadis, fantasmait sur les charmes de notre pays. Tertio, et comme si tout cela n’était pas assez accablant, c’est en geôlier de ses administrés cherchant à fuir le besoin, la gêne, les privations, l’insécurité matérielle ou carrément l’indigence que se pose objectivement l’État. En gardien de cet enfer que l’on nous prédisait en haut lieu, et dont on entreprend maintenant de verrouiller, de cadenasser les grilles, côté sortie exclusivement. Voudrait-on exacerber l’impression d’étouffement qui étreint la population, son légitime sentiment d’être prise dans la nasse, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.


Non moins erratiques, au demeurant, sont les préparatifs des élections législatives du 15 mai, qui faisaient l’objet hier d’une session du Conseil supérieur de défense groupant, autour des principaux responsables politiques, les chefs des organes militaires et sécuritaires. L’on y a longuement disserté, à tour de rôle, sur l’importance de cette échéance démocratique et sur la nécessité de garantir le libre choix et la sécurité des électeurs. À ce propos, le Premier ministre a mis en garde contre tout comportement déstabilisateur susceptible d’aggraver les problèmes du pays.


À quelle sorte de comportement Nagib Mikati faisait-il donc allusion ? Le frileux compte-rendu officiel de la réunion se garde de le préciser, à supposer que le chef du gouvernement se soit hasardé à appeler un chat un chat. L’eût-il fait d’ailleurs qu’il ne vous aurait rien appris que vous ne sachiez déjà, pour l’avoir vu à la télé : c’est-à-dire les menaces et manœuvres d’intimidation, accompagnées de tirs, qui, dans la circonscription de Baalbek-Hermel, ont conduit deux contestataires chiites à se retirer de la course puis à implorer la clémence du chef du Hezbollah.


Mais franchement, où irait-on si, en plus des harassants problèmes d’intendance liés au scrutin, on devait se préoccuper de la sécurité des candidats ?

Issa GORAIEB

[email protected]


Le monde n’est plus désormais qu’un grand village, se plaisait-on à dire lors de l’avènement d’internet, assertion que venait d’ailleurs confirmer la démocratisation du voyage aérien, qui rendait raisonnablement accessibles les plus éloignés des paradis de sable blanc et de cocotiers. Par la suite, guerres, famines et autres fléaux venaient encombrer dramatiquement ce...