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Destination néant

Rien ne pouvait y faire : ni les sanglantes péripéties de la guerre d’Ukraine ; ni la réélection du président Emmanuel Macron et les promesses de continuité dont elle est porteuse, en termes de soutien français au Liban ; ni encore le soudain regain de tension à la frontière sud ; ni ensuite les déboires parlementaires que connaît le projet de contrôle des capitaux, pompeuse appellation décernée à l’arnaque du siècle ; ni même, pour finir, le bizutage musclé dont vient d’être l’objet le ministre de l’Énergie, à sa sortie d’une soirée apparemment bien arrosée.


Non, aucun de tous ces thèmes d’actualité n’avait quelque chance d’occulter, ou ne serait-ce que de relativiser, l’immense honte que fait rejaillir sur notre pays la terrible hécatombe survenue en mer le week-end dernier, lors du naufrage d’une embarcation surchargée de migrants. Le Liban n’est certes pas le seul pays en proie à une grave crise socio-économique, et qui vomit dans les flots ses candidats illégaux à l’exil, embarqués sur des fétus de paille. Mais du fait de l’incroyable impunité qui y règne (et que ses propres dirigeants ont même érigée en dogme de pouvoir), l’État libanais est bien un des seuls à ne réagir, ou feindre de réagir, qu’une fois arrivée la catastrophe. C’est de la doctrine de l’après-coup que sont incorrigiblement adeptes nos gouvernants.


En s’en allant écumer la Méditerranée, nos ancêtres phéniciens répondaient à l’appel du grand large et de l’aventure, agrémenté, il est vrai, des irrésistibles attraits du négoce. Par un cruel caprice de la roue de la fortune, c’est la misère, l’horizon bouché, qui pousse leurs lointains héritiers au voyage, et cela dans les plus précaires des conditions. Risquer de périr noyé ou crever littéralement de faim ? Le choix est tout fait pour ces désespérés, surtout dans un pays où la vie humaine compte désormais si peu, où les dizaines de victimes de l’explosion au port de Beyrouth attendent toujours que justice soit rendue à leurs cendres.


Pour autant, ces pathétiques kamikazes de la migration ne pourront pas prétendre qu’on ne les avait pas avertis. Du haut de la hiérarchie étatique, on leur a prédit l’enfer. S’ils ne sont pas contents, qu’ils aillent se faire voir ailleurs, avait-on déjà osé dire des manifestants en colère. Et de là où on promettait monts et merveilles à un peuple assailli par la pauvreté, juste le temps d’extraire les masses de gaz naturel et de pétrole gisant off-shore, c’est au cimetière marin que menacent de tourner les eaux libanaises. Pays refuge de longue tradition, c’est en exportateur de migrants que se mue, pour le coup, le Liban…


Réuni hier en session extraordinaire, le Conseil des ministres n’a guère failli, quant à lui, à cette autre et funeste tradition : celle du trop tard, du beaucoup trop tard. Le gouvernement a bien confié à l’armée l’ouverture d’une enquête transparente sur les circonstances de la collision qui s’est produite entre le modeste bateau où s’entassaient 84 migrants et une vedette de la marine qui le pourchassait. Aux familles de la quarantaine de morts présumées ont été alloués des secours d’urgence, dans l’espoir que cette libéralité pourrait atténuer leur douleur. Pour apaiser la colère qui a embrasé la ville éprouvée de Tripoli, a été annoncée la prochaine création d’un conseil de développement du Nord : fort peu crédible initiative, à l’heure où le Trésor public est asséché et où on n’a même pas entrepris d’explorer ce gouffre de prévarications qu’est la Caisse de soutien au Sud.


Un sinistre gag pour finir : c’est hier seulement que les responsables s’avisaient d’exiger l’enregistrement des embarcations auprès des autorités portuaires. À cette fin, un délai de trois mois est généreusement imparti à leurs propriétaires ; encore faut-il espérer que d’ici là, des formulaires de papier seront devenus disponibles pour cette formalité. Ce n’est guère le cas au service mécanique du ministère des Transports où toute activité est suspendue.


Vive les congés de force majeure dans la bienheureuse république du néant !


Issa GORAIEB

[email protected]


Rien ne pouvait y faire : ni les sanglantes péripéties de la guerre d’Ukraine ; ni la réélection du président Emmanuel Macron et les promesses de continuité dont elle est porteuse, en termes de soutien français au Liban ; ni encore le soudain regain de tension à la frontière sud ; ni ensuite les déboires parlementaires que connaît le projet de contrôle des capitaux, pompeuse...