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Du goudron pour des plumés


Dans notre rue, cette nuit, ou alors au petit matin, ou alors à un moment où il n’y avait que les oiseaux et les chats pour assister au spectacle, on a bouché deux trous dans l’asphalte. Deux gros trous, assez profonds pour pousser les véhicules à grimper sur le trottoir afin de les contourner. Par manque d’habitude, ou juste parce que deux trous visibles sont plus fiables que deux trous cachés, les voitures ont continué à grimper sur le trottoir.


Mystère de cette inoxydable tradition qui, bon an, mal an, guerre ou paix, vaches maigres, vaches grasses ou vaches folles, fait apparaître le goudron à la veille des élections. Ces maigres lichettes noires, fumantes, gluantes et puantes où perce le diamant d’un fin gravier touillé dans la poix semblent, depuis que cet État existe, l’argument-clé des édiles de chez nous. Dans ce langage de signes, les électeurs semblent comprendre qui a caché leurs trous, et les candidats savoir que ceux qui savent savent, et c’est tout ce qui compte. Le goudron est une grande affaire d’État. On ne peut pas l’acheter chez les quincailliers. Il est caché dans des réserves secrètes dont les municipalités ne le sortent qu’aux grandes occasions, et seulement pour les plus méritants. Et la grande occasion approche, qui justifie ce léger maquillage routier, printanier coup de jeune auquel les prochaines pluies feront un sort, juste avant que les mêmes municipalités se décident à faire nettoyer les bouches d’évacuation que dans leur zèle d’asphaltage elles auront sans doute bouchées, tant qu’à boucher.


Les nouveaux venus, ce sang frais, ces indépendants que de nombreux Libanais voudraient avec ferveur voir remplacer les incrustés qui croissent et se multiplient à la tête de ce pays, connaissent-ils seulement la cachette de l’asphalte et du Bobcat qui va avec ? Bien sûr que non. Il faut être initié, montrer patte blanche, même si ça fait contradiction. D’où le délicieux triomphe du candidat masqué qui abat ainsi sa première carte, laissant deviner la longueur de son bras. L’asphaltage opportuniste des routes à la veille des élections n’est qu’un rappel de la supériorité des candidats de l’establishment et de l’inégalité dont sont frappées à la base les élections législatives au Liban.


Désormais, 80 % de la population sont écrasés par la pauvreté. Il leur est égal de ramener les mêmes problèmes en ramenant la même éternelle combinaison au pouvoir. Les problèmes, de toute manière, ils ne connaissent que ça, depuis qu’ils sont nés sur ces bords. Tout porte à croire qu’ils vont courber l’échine et se réjouir des quelques sous ou caisses alimentaires qu’ils recevront en contrepartie de leur vote. Voilà bientôt trois ans que la plupart d’entre eux vivent de subsides. Trois ans de chômage, trois ans de vies gaspillées, réduites à leur seule dimension alimentaire, animale, sans rêves, sans perspectives, sans joie. On les convaincra facilement que c’est la faute des « autres ». Il faut croire qu’on s’habitue à tout. Même aux slogans creux qui prétendent rallumer les flammes éteintes et ne font que remuer les cendres pour rien. Même aux promesses de « j’y suis, j’y reste », vedettes de cette campagne boiteuse, qu’on lit plutôt comme des menaces. Même à la laideur des portraits géants sur lesquels on peut compter les poils de barbe et les dents ternies par l’abus de café et de condoléances. À la vue du navrant diaporama qui commence à envahir notre paysage, on constate simplement que les partis traditionnels, n’ayant rien de nouveau à apporter, resservent leur vieille bouillie nauséeuse. Face à eux, les candidats de la « thaoura », à défaut de goudron, ont des mots qui résonnent, une colère intacte, une foi ardente et une énergie inentamée.

Dans notre rue, cette nuit, ou alors au petit matin, ou alors à un moment où il n’y avait que les oiseaux et les chats pour assister au spectacle, on a bouché deux trous dans l’asphalte. Deux gros trous, assez profonds pour pousser les véhicules à grimper sur le trottoir afin de les contourner. Par manque d’habitude, ou juste parce que deux trous visibles sont plus fiables que deux...
commentaires (1)

"Même à la laideur des portraits géants sur lesquels on peut compter les poils de barbe et les dents ternies par l’abus de café et de condoléances". J'adore! Toujours aussi laide cette galerie de portraits!

Politiquement incorrect(e)

11 h 46, le 21 avril 2022

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Commentaires (1)

  • "Même à la laideur des portraits géants sur lesquels on peut compter les poils de barbe et les dents ternies par l’abus de café et de condoléances". J'adore! Toujours aussi laide cette galerie de portraits!

    Politiquement incorrect(e)

    11 h 46, le 21 avril 2022

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