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Économie - Focus

Start-up : les raisons derrière l’exode des talents du Liban

En trois ans, le pays est passé de poids lourd régional à acteur secondaire en termes d’écosystème de start-up.

Start-up : les raisons derrière l’exode des talents du Liban

Le cabinet Arabnet présentant hier à Beyrouth les résultats de son enquête sur l’écosystème libanais des start-up commandée par la fondation allemande Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS). Photo DR

Le constat est alarmant. C’est même à se demander si l’écosystème libanais des start-up rend aujourd’hui son dernier souffle.

Classé 2e en 2017 et 2018 dans la zone MENA, en termes de nombre d’investissements réalisés dans les start-up, juste derrière les Émirats arabes unis, le Liban n’a cessé de décrocher depuis. S’effondrant notamment sous le poids des crises économique et bancaire déclenchées en 2019 et de la pandémie de Covid-19, le pays n’occupe désormais que la 14e place parmi les 18 pays retenus dans ce classement réalisé par le cabinet Arabnet. Totalisant 56 opérations d’une valeur de 54 millions de dollars en 2017, les investissements réalisés au Liban en 2021 n’ont atteint que 16 millions de dollars, collectés lors de 12 opérations.

Anciennement considéré comme poids lourd et modèle de référence sur la scène numérique régionale, le Liban a rapidement perdu de sa stature au cours des trois dernières années, se classant 6e en 2019 et 8e en 2020 et ne réussissant à devancer que le Soudan (15e), la Libye (16e), le Yémen (17e) et la Syrie (18e) en 2021.

C’est dans l’objectif de se pencher de plus près sur les différents impacts qu’ont eus les multiples crises sur l’écosystème libanais des start-up que la fondation allemande Konrad-Adenauer-Stiftung (KAS) a commandé au cabinet Arabnet une étude sur ce secteur, dont les résultats ont été présentés hier à l’espace de coworking Antwork. Intitulé « Braving the Storm: Safeguarding the Lebanese Innovation Economy », le rapport est disponible sur leurs sites web respectifs.

Fuite des talents

L’étude se base à la fois sur les données collectées lors d’un « focus group » formé de 5 jeunes pousses, sur les résultats d’un questionnaire auquel 46 start-up libanaises ont répondu et, dans un second temps, sur les informations collectées lors d’entretiens individuels avec 15 investisseurs locaux, incubateurs et autres acteurs majeurs de l’écosystème. Outre établir l’état des lieux, les auteurs du rapport mettent aussi en évidence les opportunités existantes aujourd’hui et présentent aux responsables certaines recommandations qui redynamiseraient l’écosystème. En ce qui concerne l’impact de la crise, ils précisent que les effets constatés peuvent être répartis en cinq catégories.

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Premièrement, les retombées ressenties au niveau de la fuite des talents. Selon les données compilées, il existe un déficit au niveau de la disponibilité au Liban de certaines qualifications, surtout dans le cas des compétences technologiques. Ainsi, près des deux tiers des entrepreneurs interrogés se plaignent de ne pas pouvoir embaucher et conserver des personnes qualifiées en termes de codage et de développement. Les trois raisons les plus fréquemment citées pour expliquer l’exode des employés se rapportent à la recherche à l’étranger de plus de sécurité (63 %), d’un meilleur niveau de vie (60,9 %) et de meilleures opportunités financières (58,7 %).

En deuxième lieu, le rapport soulève le manque d’accès à des investissements et à des fonds, causé par les crises successives. Une situation qui représente le « défi le plus compromettant » pour les entreprises selon les données relevées, juste devant les complications liées aux transferts d’argent à l’étranger et la fuite des talents.

Effondrement du marché local

Troisième impact retenu, l’accès aux marchés étrangers : un point crucial qui, en l’occurrence, a permis à un grand nombre de start-up libanaises de survivre, voire de croître, alors que le pays est en crise et que le pouvoir d’achat des Libanais a dramatiquement été réduit depuis 2019. Pour certaines de ces entreprises, se tourner vers les marchés étrangers pour y exporter leurs produits et services représentait « la seule bouée de sauvetage envisageable ».

Dans ce cadre, les auteurs du rapport précisent que « l’exportation et la recherche de clients à l’étranger constituent une priorité importante » pour les start-up libanaises aujourd’hui, alors que les ventes sur le marché local ne les intéressent désormais que très marginalement. Pour illustrer ce cas de figure, l’étude rapporte les propos d’un investisseur qui précise qu’« avant la crise, 70 à 80 % des revenus étaient générés par des opérations locales », tandis qu’aujourd’hui, « 60 % des revenus proviennent de l’étranger ». En parallèle, le rapport précise que ce sont les jeunes start-up qui en souffrent le plus, celles-ci étant les plus dépendantes du marché local et par conséquent ayant été les plus affectées par l’effondrement de la demande locale.

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Quatrièmement, Arabnet relève dans son rapport l’impact négatif de la crise sur les infrastructures du pays et dont la détérioration s’est à son tour répercutée sur le rendement des start-up locales. Selon les données, ce sont 91,3 % des start-up qui indiquent que la dégradation de la qualité des infrastructures a eu un impact négatif sur leur productivité, alors que 37 % rapportent même que cela les a contraintes à rater leurs objectifs. À ce niveau, il s’agit en premier lieu des restrictions bancaires imposées depuis 2019 en ce qui concerne notamment les plafonds de retrait et les transferts vers l’étranger, auxquelles s’ajoutent ensuite les détériorations au niveau de la qualité de l’accès à l’internet et de l’approvisionnement en électricité.

Délocalisation

Autant de problèmes qui ont poussé les start-up à se délocaliser. Plus de la moitié de celles interrogées (54,3 %) ont ainsi confirmé qu’elles ont déplacé au moins une partie de leurs activités à l’étranger, Chypre étant l’option la plus adoptée. Une solution qui, en plus de leur permettre de résoudre leurs problèmes de paiements et de transferts de fonds, leur permet aussi de réduire leur exposition au risque pays lié au Liban et d’augmenter leurs chances de lever des fonds auprès d’investisseurs étrangers.

Enfin, le cinquième point relevé dans cette étude se rapporte au gouvernement libanais et au cadre réglementaire auquel sont soumises les start-up. Celle-ci note ainsi que tous les participants se sont plaints de la « réaction timide », voire de « l’absentéisme », de l’exécutif face aux multiples crises dans lesquelles le Liban est plongé et des restrictions qui leur sont imposées dans le cadre du mécanisme établi par la circulaire n° 331 de la Banque du Liban.

Mise en place en 2013 dans l’objectif d’encourager les banques commerciales à investir dans les start-up libanaises, en garantissant ces investissements à hauteur de 75 %, cette circulaire est aujourd’hui loin de faire l’unanimité au sein de l’écosystème. Si certaines entités interrogées estiment que sa mise en place a été un succès, d’autres en gardent plutôt un goût amer. La moitié de celles interrogées et qui ont bénéficié de son mécanisme soulignent que les conditions imposées par la circulaire n° 331 doivent être allégées, en particulier celles qui les empêchent de déménager et d’opérer depuis l’étranger. Une condition qui à l’époque visait à développer le secteur au Liban, mais qui aujourd’hui ne fait qu’entraver la croissance de celles qui sont présentes.

Aller de l’avant

Au-delà de tous les problèmes relevés et malgré toutes les répercussions de la crise, les auteurs assurent toutefois que tout n’est pas perdu et que la situation actuelle peut permettre aux start-up d’évoluer dans le bon sens. La nécessité de plus en plus impérieuse de conquérir de nouveaux marchés les pousse en effet à innover davantage et développer encore plus leur offre. Le fait que la dépréciation de la livre libanaise a réduit certains coûts les rend plus compétitives à l’étranger. Enfin, la crise a contribué à créer des conditions favorables pour faire du Liban un centre de sous-traitance numérique attractif, vu le niveau global de compétence de la main-d’œuvre locale devenue également moins coûteuse.

Finalement, KAS et Arabnet formulent plusieurs recommandations ou pistes qui selon eux permettraient au Liban de tirer profit de cette situation et de répondre aux nombreux défis. Parmi celles énoncées, « élargir la perception de ce qui constitue l’écosystème local » pour venir en aide aux entrepreneurs libanais basés à l’étranger et faire en sorte que leur succès se répercute sur une création d’opportunités et d’emplois au Liban. Un point qui nécessite par conséquent une révision du cadre réglementaire pour permettre aux start-up de se délocaliser librement, que ce soit partiellement ou totalement. Cela devrait aussi permettre aux expatriés libanais de jouer un rôle important dans l’accès au financement et l’ouverture à de nouveaux marchés.

Pour atténuer les problèmes d’infrastructures auxquels les start-up font face, le rapport propose la création de zones spéciales qui leur seront dédiées, où l’approvisionnement est suffisant en électricité et l’accès internet assuré. Enfin, et compte tenu de l’avantage comparatif que représente la main-d’œuvre locale en termes de coûts et de compétences, les auteurs indiquent que le Liban a encore en son sein le potentiel pour se positionner en tant que centre numérique d’innovation.

Le constat est alarmant. C’est même à se demander si l’écosystème libanais des start-up rend aujourd’hui son dernier souffle. Classé 2e en 2017 et 2018 dans la zone MENA, en termes de nombre d’investissements réalisés dans les start-up, juste derrière les Émirats arabes unis, le Liban n’a cessé de décrocher depuis. S’effondrant notamment sous le poids des crises économique...
commentaires (4)

Je souhaite attirer l'attention sur le fait que la diasora Libanaise s'engage pour aider les startups Libanaises à exporter leurs produits et services tout en maintenant les emplois au Liban. L'initiative Cedars Tech en est un exemple.

K1000

21 h 42, le 01 avril 2022

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Commentaires (4)

  • Je souhaite attirer l'attention sur le fait que la diasora Libanaise s'engage pour aider les startups Libanaises à exporter leurs produits et services tout en maintenant les emplois au Liban. L'initiative Cedars Tech en est un exemple.

    K1000

    21 h 42, le 01 avril 2022

  • Ne cherchez pas les raisons de la dégringolade ça va continuer car rien ne changera

    barada youssef

    16 h 32, le 01 avril 2022

  • A mon humble avis, les investisseurs (principalement des fonds étrangers dirigés par des Libanais ici) ont échoué à profiter de ce flux de fonds qui coulait depuis environ 15 ans et qui a culminé en 2016-2017, pour en faire un véritable Silicon-valley Libanais qui soit immun aux intempéries… Il me semble – et ceci n’est qu’une hypothèse personnelle- que les couts d’Operations de ces incubateurs etc… étaient assez exagérés, ce qui rendait la tâche encore plus difficile.

    Imad Tanios

    15 h 21, le 01 avril 2022

  • Le bla-bla habituel… on ne fait que constater et dénoncer ce qui est évident dans tous les domaines: médiocrité garantie, corruption légalisée, absence de l’état, fuite des cerveaux, des capitaux, faillite monumentale de toutes les institutions et j’en passe…on se gargarise de vœux pieux et, vogue le radeau de la Méduse…Épouvantable inconscience collective et on se demande si on a atteint le point de non-retour et si ça prendrait encore une ou deux générations avant d’espérer ne serait-ce qu’un sursaut d’amélioration de la situation: Il est possible qu’on en vienne à souhaiter une grosse explosion sociale au prix même de la reprise de la guerre civile avant d’envisager un quelconque changement: pauvre Liban!

    Saliba Nouhad

    01 h 38, le 01 avril 2022

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